Plantes médicinales : le Maroc vise le sommet

Ce n’est pas qu’une banale tisane à base de thym. Les défis économiques, techniques et scientifiques sont multiples. Crédit photo : VOISIN/Phanie via AFP
Les plantes médicinales au Maroc font fureur : Thym de l’Atlas, lavande, safran… Les thérapies par les plantes médicinales (que l’on appelle aussi phytothérapie) connaissent un vrai boom. Le marché mondial est porté par une demande accrue et des nouvelles techniques d’extraction des principes actifs des plantes. Dans le grand tourbillon mondial, le Maroc pourrait tirer son épingle du jeu, à condition de respecter les standards internationaux.
En bref
- Le marché mondial des plantes médicinales connaît une forte croissance, portée par la phytothérapie, les compléments alimentaires naturels et la cosmétique.
- Les plantes comme le thym, la lavande ou le safran sont au cœur de cette dynamique.
- Le Maroc dispose d’un fort potentiel grâce à sa biodiversité et son savoir-faire traditionnel.
- Le pays reste toutefois freiné par un manque de formation, de standardisation et de contrôle qualité.
- Le safran marocain illustre cette opportunité, avec une forte valeur économique et thérapeutique.
- L’enjeu clé : passer de l’export de matière brute à une transformation à forte valeur ajoutée.
Un marché mondial en pleine explosion
Nous avons tous un souvenir de remèdes de grand-mère à base de plantes « magiques ». Thym, romarin, verveine, menthe poivrée, issues des plantes médicinales marocaines. En dépit de leur goût parfois douteux, ils étaient d’une redoutable efficacité contre nos petits maux de ventre ou de tête.
Longtemps perçue comme un folklore en Occident, cette pharmacopée traditionnelle est pourtant massivement utilisée dans le monde. Elle s’impose notamment dans le marché des plantes médicinales. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), quatre habitants de la planète sur cinq y ont déjà recours.
Sans surprise, les pays asiatiques, notamment la Chine et l’Inde, demeurent des acteurs majeurs du secteur. Ils dominent la culture et la transformation. Les Africains utilisent volontiers ce pilier du soin quotidien pour des raisons liées à la tradition, à l’accessibilité et à son coût réduit.
Même chose pour l’Amérique du Sud. On prête par exemple des vertus énergisantes au maté, la boisson nationale argentine. L’Europe et l’Amérique du Nord en consomment moins.
Mais, paradoxe, ces régions dépensent plus en valeur. Notamment pour les tisanes, compléments alimentaires naturels à base de plantes ou huiles essentielles.
Des principes actifs au cœur de la révolution
Depuis quelques années, la phytothérapie moderne a connu une révolution silencieuse dans le marché des plantes médicinales. On est passé d’un usage global de la plante à l’identification précise de ses principes actifs, de leurs mécanismes d’action et de leurs applications thérapeutiques.
Professeure à l’université Paul-Sabatier de Toulouse et biochimiste d’exception (Inserm-CNRS, Pierre Fabre, Servier), Hafida Moukadiri connaît bien l’évolution de la capacité scientifique à maîtriser le principe actif.
« Pendant très longtemps, la phytothérapie s’est appuyée sur un usage empirique de la plante entière, transmis par les traditions. Aujourd’hui, grâce aux avancées en biologie cellulaire, en biochimie et en recherche clinique, on est capable d’identifier les principes actifs des plantes. On comprend leurs interactions avec les récepteurs cellulaires. On explique désormais leurs effets biologiques. On ne parle plus seulement de prévention générale, mais de véritables applications thérapeutiques ciblées. »
Egalement consultante en conformité de produits médicaux, Hafida Moukadiri ne tarit pas d’éloges sur ces végétaux. A condition que leurs principes actifs soient préservés, entre la récolte et le produit fini.
En effet, lors de la culture ou de la cueillette, de mauvaises manipulations peuvent provoquer des pertes chez ces plantes fragiles.
« Les gens ignorent que l’efficacité des produits phytothérapeutiques peut varier d’un spécimen à l’autre. Cela dépend de la conservation, du séchage et de la transformation, détaille Hafida Moukadiri. Sans validation, contrôle ou standardisation, il est impossible de garantir une qualité constante selon les normes internationales de la phytothérapie. »
Pharmacie, nutrition et cosmétique naturelle
Derrière ces plantes médicinales de phytothérapie, le marché mondial pèse 340 milliards d’euros. Il se développe de façon exponentielle, avec une croissance de 6 à 8 % par an. Premier acteur intéressé : l’industrie pharmaceutique, qui a besoin des extraits végétaux pour les intégrer aux médicaments. Devenue un outil de la nutrition et de l’apport de vitamines ou d’acides gras, la phytothérapie se taille une belle part dans les compléments alimentaires. Ce marché est estimé à 130 milliards d’euros.
La cosmétique, enfin, n’hésite plus à faire appel à ces produits réputés naturels, issus de la cosmétique naturelle, sains et durables. L’évolution des comportements a changé le regard des usagers sur les plantes et leurs dérivés. Ils les jugent plus sûrs, traçables et durables. Le niveau d’exigence sur le contrôle qualité est élevé.
Avec sa biodiversité exceptionnelle, le Maroc a une carte à jouer dans le domaine des plantes médicinales. Si les exportations algériennes sont quasi nulles, la Tunisie travaille quant à elle à la structuration de ce secteur. Seul le Maroc dispose d’ores et déjà d’une filière organisée. Le pays se classe au douzième rang des exportateurs mondiaux grâce à son savoir traditionnel.
Le Maroc face au défi des normes internationales
Le Royaume doit malgré tout composer avec des freins puissants dans le secteur des plantes médicinales au Maroc. Ces freins incluent un manque de formation, une absence de contrôle qualité et des procédés non standardisés. « On subventionne des coopératives, on leur donne des parcelles et du matériel, mais on ne les forme pas suffisamment aux exigences de qualité, aux normes internationales et à la validation des procédés, déplore la biologiste.Beaucoup de femmes travaillent avec courage et savoir-faire. Mais sans accompagnement technique, il est impossible de produire des extraits exportables. Cet immense réservoir naturel reste largement sous-exploité. Le pays fournit de la matière première brute. Il pourrait devenir un acteur majeur de la transformation à forte valeur ajoutée. »
Le safran du Maroc, un trésor à valoriser
Depuis 2019, l’ancienne chercheuse a franchi le cap en allant sur le terrain. A travers sa marque, Domaine Irzane, elle a développé la culture biologique du crocus – dont on tire le safran – hors de sa zone de production traditionnelle autour de Taliouine, ainsi que sa transformation.
La scientifique a en outre mis en place le Festival du safran et des plantes médicinales et aromatiques dans la province de Boulemane. L’objectif est de créer des passerelles entre science, agriculture et économie. Il s’agit aussi de structurer durablement les filières des plantes marocaines comme le romarin du Moyen-Atlas, le thym, la lavande ou le cannabis médicinal. Mais sa préférence va au safran.
Cette épice, le safran venant du Maroc, est la plus chère au monde. Elle coûte entre 20 000 et 40 000 euros le kilogramme, selon la provenance et la qualité. Pour Hafida Moukadiri, il s’agit d’une plante exceptionnelle à forte valeur thérapeutique. « Des études cliniques sérieuses ont démontré ses propriétés antidépressives, anxiolytiques, antioxydantes et neuroprotectrices. Elles ouvrent des perspectives intéressantes dans le traitement de certains cancers, s’enthousiasme-t-elle. Mais tout cela repose sur la qualité de la production. Notamment le séchage et le contrôle de l’humidité. Un safran mal séché ne répond plus aux normes internationales comme l’ISO 3632. »
La chercheuse ne travaille pas seulement sur les stigmates de la plante. Elle valorise les pétales de la fleur. Elle les transforme aussi en hydrolats riches en principes actifs des plantes. Ces produits sont destinés à la cosmétique naturelle et au bien-être.
Son rêve : un écosystème avec une valorisation intégrale de la plante et une réduction du gaspillage. Produire, transformer et exporter dépend d’une approche rigoureuse. Il s’agit de passer d’un potentiel naturel à une excellence maîtrisée.
Vos questions :
Pourquoi les plantes médicinales connaissent-elles un boom ?
La demande mondiale augmente en raison d’un intérêt croissant pour les solutions naturelles, la phytothérapie et les produits issus de la cosmétique naturelle.
Quel est le potentiel du Maroc dans ce secteur ?
Grâce à sa biodiversité exceptionnelle et à ses traditions, le Maroc peut devenir un acteur majeur des plantes médicinales à l’échelle mondiale.
Quels sont les freins au développement ?
Le manque de formation, l’absence de normes internationales appliquées et les procédés non standardisés limitent l’export et la qualité des produits.
Pourquoi le safran marocain est-il stratégique ?
Le safran est l’épice la plus chère au monde et possède des propriétés thérapeutiques reconnues, ce qui en fait un produit à très forte valeur ajoutée.
Depuis quand utilise-t-on les plantes médicinales au Maroc ?
L’usage des plantes médicinales au Maroc remonte à des périodes très anciennes. Des découvertes archéologiques ont mis en évidence la plus ancienne utilisation médicinale des plantes dans le pays, confirmant l’ancrage historique profond de ces pratiques dans les sociétés locales.
Qu’est-ce que la phytothérapie moderne ?
Il s’agit d’une approche scientifique qui identifie les principes actifs des plantes et valide leurs effets via la recherche clinique.
