Point de vue.Tunisie - L’effet démocratie sur Ennahdha

Le président du Parlement tunisien et leader d'Ennahdha, Rached Ghannouchi, le 13 novembre 2019. FETHI BELAID / AFP

La démocratie a un effet certain sur Ennahdha. Cadre général et obligatoire du jeu politique et de son action, la démocratie a le mérite de pousser Ennahdha à faire toujours davantage de concessions. La négociation du gouvernement actuel le démontre encore.

Ennahdha peut-elle rester le seul parti « hors-système » sur le plan institutionnel, parlementaire et partisan, c’est-à-dire hors démocratie, même si elle a encore du mal à s’accommoder d’un système et d’une culture non islamique dans la sphère politique ? Il est difficile de le croire, du moins au regard des positions d’Ennahdha. La démocratie a une capacité absorptive indéniable. Le temps et l’histoire jouent souvent en sa faveur.

Si on interroge les faits, on se rend à l’évidence que depuis la Révolution et le début de la mise en place du processus de transition démocratique jusqu’à aujourd’hui, Ennahdha n’a cessé de subir ce que j’appellerai « l’effet démocratie ». Au départ, déboussolée par les contraintes et nécessités de la transition, elle a continué de confondre son jeu avec la violence, le déni des libertés civiles et politiques, le refuge dans la voie de Dieu. Mais, elle s’est vite aperçue que la voie de Dieu risquait de devenir un obstacle à son action, et qu’elle doit apprendre à penser pouvoir avant de penser Dieu. Ses dirigeants n’ont pas tardé à persuader leurs troupes que le pouvoir « laïc », irréligieux, non théocratique, est le seul moyen concret de réalisation de la voie de Dieu elle-même. Le cheikh Ghannouchi, aussi machiavélique que réaliste, a su conduire les siens vers cette voie.

D’emblée, Ennahdha gagne les premières élections démocratiques. On lui reconnaît aussi, non sans mal, le droit démocratique de gouverner. Elle décide de s’allier à la constituante avec deux partis laïcs de centre gauche, pour sauver juste sa majorité absolue. Elle n’a plus le temps de penser à Dieu. Elle va tailler sur mesure un régime parlementaire « dé-présidentialisé », garant de son influence future, reconnaitre les libertés individuelles et les principes démocratiques dans la Constitution, sous la menace, il est vrai, de la société civile et de l’opposition. Puis, Ennahdha, aveu d’échec au pouvoir, acceptera de quitter le gouvernement, bien que majoritaire à l’ANC. Elle participera au Dialogue national avec tous les autres partis, moyennant des garanties acquises à travers une négociation diabolique. Elle répondra ensuite à l’appel d’Essebsi pour faire partie du gouvernement de coalition. Le congrès du parti de mai 2016 sera une occasion pour mettre l’idéologie du parti, conçue à l’ère de la clandestinité et de la dictature, en conformité avec les nouvelles pratiques imposées par le jeu démocratique. Le parti déclare officiellement opter pour le combat politique « spécialisé ». La politique professionnelle prend le pas sur la prédication, et l’islam démocratique sur l’islamisme « frérique ». Le parti prendra pour modèle l’insoutenable Turquie d’Erdogan, évoquée dans les résolutions du congrès. Une telle transformation officielle est une première dans la pratique des partis islamistes traditionnels. Le pragmatisme politique n’est plus un sacrilège depuis déjà quelques années. Ennahdha n’est pas un parti de Dieu comme Hezbollah, bien que sa conception s’enracine dans la pensée des Frères musulmans et de Hassan Banna, mais un parti pour Dieu ou pour l’éthique de Dieu. Une morale divine qui ne refuse pas les pratiques démoniques quand la nécessité politique l’y conduit, quand l’essentiel du pouvoir est en jeu. Le parti se donne les moyens du combat démocratique. Il a en effet fait le plein islamiste sur le plan électoral entre 2011 et 2014, comme l’atteste sa stagnation en 2014, puis sa chute en 2019. Il se propose désormais de séduire les laïcs et les conservateurs musulmans non islamistes et les laïcs indécis. Mais la configuration change en profondeur de manière imprévue en 2019. Ennahdha subit un net déclin électoral. Elle a perdu les présidentielles (Mourou battu au premier tour) qui, il est vrai, ne l’intéressaient pas outre mesure, mais elle gagne les législatives, le cœur du régime parlementaire. Elle obtient une majorité fragile aux législatives, la mettant à la merci de ses alliés. Ennahdha passe de 89 sièges en 2011 à 52 sièges en 2019 (23%). Elle a perdu presque la moitié de son électorat, dont une bonne partie a soutenu les salafo-conservateurs du Mouvement Al-Karama.

Ennahdha se plonge cette fois-ci corps et âme dans la quête d’une majorité gouvernementale composite. Ni dieu, ni maître, c’est plutôt la majorité politique, de plus en plus fuyante, qui sera le seul dieu qui la hante. Un dieu assujetti aux conditions de la démocratie, de ses procédures, de ses recompositions et de ses compromis. Ni le coran ni la chariâ ne peuvent la secourir ou lui donner une quelconque majorité. Ni même son alliance avec ses « frères spirituels » d’Al-Karama. Ennahdha doit se mélanger aux laïcs et athées. Elle ne négocie plus seulement avec les libéraux, réformistes, centristes et nationalistes, mais aussi avec les corrompus, les indépendants et ses ennemis de gauche, aussi handicapés soient-ils. Le Bien et le Mal se mêlent pour la bonne cause. Les négociations gouvernementales prennent l’allure d’un Congrès de Versailles, impliquant toute la planète Tunisie. On négocie tous azimuts, avec ceux qui ont du pouvoir comme avec ceux qui n’en ont pas, avec les politiques comme avec les civils. Avouons qu’on n’aurait consulté personne si Ennahdha avait une majorité confortable à elle-seule. Ennahdha se plie tellement à la démocratie, aux nécessités du pouvoir institutionnel, que son leader Ghannouchi se fait élire président du Parlement, contre le vœu de son parti. Il se plait encore à désigner un chef de gouvernement non issu de la direction du parti, mais de ses réseaux proches, Habib Jemli, un technicien agronome, aussi impolitique que malléable. Le président-cheikh a appris les ficelles du parlementarisme, ce régime qu’il a observé dans son exil à Londres et qu’il a fini par imposer contre vents et marées au pays.

Ennahdha se proclame aujourd’hui adepte de l’islam démocratique, Essebsi dira laïquement de la « démocratie dans un pays musulman ». Elle est prise au fond par son propre jeu. De concession en concession, Ennahdha a fini par reconnaitre que le régime islamique est un non-sens dans un pays assez laïcisé et réformiste et un peu traditionnel comme la Tunisie, qui n’est pas prêt à le recevoir. La démocratie a un attrait certain pour ceux qui ont le goût du pouvoir, même pour le théocrate Ghannouchi. L’argument de dieu n’a plus droit de cité dans un monde où le dieu des musulmans est sous surveillance étroite. La démocratie a ce mérite de permettre aux islamistes de s’enraciner pacifiquement et durablement dans la société, de gagner en influence sur le plan parlementaire, gouvernemental et institutionnel et de contribuer à faire des lois qui les arrangent et à défaire celles qui les dérangent. Le peuple passe en premier. Comme le dit la maxime : vox populi, vox dei.

Ennahdha garde encore, certes, le silence sur les méfaits du passé (violence, assassinats, appareil sécuritaire parallèle, enrôlement des jihadistes en Syrie et à Daech, enrichissement soudain des dirigeants, corruption). Ses dirigeants sont habitués à rejeter les accusations qui leur sont faites, de les atténuer en tentant de justifier leurs actes par des considérations morales ou par des « erreurs de jeunesse » dans une nouvelle démocratie ou en demandant à la justice de poursuivre ses investigations.

Mais, il est certain que la logique démocratique pèse de tout son poids sur le mouvement. A ce rythme, ils finiront vraisemblablement par admettre un jour l’égalité en matière d’héritage. Cela va dans le sens d’un régime démocratique froissable aux moindres discriminations. La démocratie met leurs contradictions au grand jour, mais ils semblent de plus en plus séduits par elle, en mettant les moyens qu’il faut pour s’y adapter et se conformer à certains de ses préceptes et objectifs. L’islam politique est contesté par les jeunes dans la plupart des pays arabes. Des jeunes apolitiques, qui voudraient profiter de la civilisation mondiale du jour, vivre normalement, mais dignement, dans le respect des valeurs, conformément aux exigences de la modernité et de la technologie. D’ailleurs, l’école du parti d’Ennahdha n’est plus à caractère coranique, comme dans le passé, elle se modernise à son tour. Les jeunes « apprentis » suivent des cours non plus de maîtrise des dogmes religieux, mais de communication, d’économie, d’informatique, de marketing, de science politique, de langues, faisant une large place aux techniques modernes. La tradition s’auto-modernise.

La démocratie représentative, dite libérale, a absorbé à ce jour tous les régimes et toutes les doctrines extrémistes, laïques ou théocratiques, monarchiques ou républicaines, autoritaires ou totalitaires, qui lui étaient hostiles. L’islamisme en fait partie, et Ennahdha n’y échappera pas. « L’effet démocratie » continuera de peser sur elle, fut-ce au prix de certains exercices d’étirement d’ordre démocratico-théocratique. La volonté d’Ennahdha d’adaptation à la démocratie est une preuve supplémentaire de son échec dans l’islamisation du pays, surtout après une Révolution.

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