Tunisie – Une démocratie schizophrène, valable 11 mois sur 12

 Tunisie – Une démocratie schizophrène, valable 11 mois sur 12

Des militants du mouvement “Mouch Bessif” brandissent des pancartes portant le slogan «La laïcité est la seule voie» et fument des cigarettes lors d’une manifestation tenue le 27 mai 2018 à Tunis


Même après une révolution qui a installé un climat démocratico-constitutionnel, où la morale individuelle est supposée avoir autant de dignité que la morale collective, tous les mois de ramadan, les non-jeûneurs sont relégués au rang de citoyens de seconde zone. Faire avancer le système politique est une chose, faire avancer la civilisation en est une autre …


Tous les mois de Ramadan, une partie des Tunisiens, les plus sceptiques, religieusement parlant, comme dans tous les pays arabes, voit surgir des restrictions à ses libertés et à ses droits, à son mode de vie. Ils contestent, à juste titre, la fermeture des cafés de commerce, ainsi que les contraintes et pressions pesant sur les non-jeûneurs dans l’« espace public ». Maintenant, après une révolution entamant un processus démocratique, ils sont en droit de repousser cet état de fait à plus d’un titre. La fermeture des cafés est régie par une circulaire datant de juillet 1981, dite circulaire Mzali, du nom du premier ministre d’alors. Cette restriction pouvait être imposée à l’époque de la dictature, sans résistance, elle n’a plus lieu d’être aujourd’hui dans un climat démocratico-constitutionnel, où la morale individuelle est supposée avoir autant de dignité que la morale collective.


On suppose que le ministre de l’Intérieur, Lotfi Brahem (qui vient d’être limogé sans doute pour plusieurs raisons), est, ou bien lui-même croyant convaincu, ou bien qu’il ait reçu des consignes d’un gouvernement soucieux de ne pas envenimer ses alliances et compromis avec les islamistes. Au lieu de faire prévaloir la neutralité confessionnelle de l’Etat, il insiste dans un communiqué qu’il a publié à ce sujet, sur le respect de la morale collective religieuse, précisément la morale des jeûneurs, opposable aux non-jeûneurs. Ces derniers sont relégués au mois de ramadan à être des citoyens de seconde zone. Chose de moins en moins supportable au regard des progrès de civilisation et des changements politiques. Les réseaux sociaux mènent d’ailleurs une guerre d’usure contre ces restrictions.


Ainsi, bien qu’évidemment contraire à la Constitution, la circulaire Mzali, ne sera pas annulée, pour des raisons sécuritaires et religieuses, déclarait l’ex-ministre en début de ramadan, outre qu’elle est pour lui conforme à l’article 1er de la Constitution, identifiant la Tunisie à un Etat musulman. Les Tunisiens sont, dit-il, « à 99% des musulmans », il ne faudrait alors pas heurter la sensibilité des croyants pratiquants qui s’offusqueraient d’une telle permissivité un peu trop libérale. Il déclare encore dans son communiqué que, « l’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger le sacré et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et d’incitation à la haine et à la violence ». Equilibrisme politique qui ne satisfait au fond ni les croyants peu tolérants, de plus en plus légion dans l’ambiance islamisante, qui veulent un ramadan absolument pieux et sacré, ni les libéraux incrédules, qui ne se retrouvent pas dans ce ramadan absolument illibéral et mystique.


L’apostasie de fait continuera à animer les esprits, et les manifestations agressives des libéraux et modernistes à lui donner le change. Un excès entraîne un autre. Dans les lieux publics en Occident, on prévoit un coin pour les fumeurs pour ne pas gêner les non-fumeurs, et tout le monde trouve son compte ; en islam, les jeûneurs n’ont qu’à se terrer, ils font honte à l’islam, comme le visage des femmes qu’on ne saurait montrer pour ne pas provoquer le diable. Toujours la morale de la honte, du groupe. Pas de liberté aux ennemis de Dieu. C’est inscrit dans les veines du monde musulman. Alors, quelle Révolution, quelle Dignité et quelle Démocratie ?


La Tunisie a fait certes une Révolution à caractère social, séculier et démocratique. Elle est sans doute en train aussi de faire sa démocratie dans la douleur, parfois dans la gabegie, parfois en faisant prévaloir des compromis. Elle s’est également ennoblie d’une Constitution dite démocratique et égalitaire, suite à de pénibles transactions entre modernistes et islamistes. Force est de constater que, démocratique ou pas démocratique, révolution ou pas révolution, au mois de ramadan, dans un pays arabo-musulman, la Res publica, l’espace public, la Constitution, le droit, l’égalité, la liberté, la liberté de conscience, sont perçus par le commun des mortels comme un langage ésotérique et sulfureux venu d’ailleurs.


La démocratie en terre musulmane, en Tunisie, s’autorise une parenthèse au mois de ramadan. Elle a bien droit à une pause après ces interminables pauses millénaires. Elle s’arroge même le droit d’être schizophrénique. Cela nous rappelle d’un coup notre citoyenneté puérile, chancelante, voire fausse ou notre croyance dictée et forcée. Disons qu’« Ici, ce n’est pas la Tunisie », « Ici, c’est l’islam ». Formule qu’on devrait mettre dans une pancarte à l’entrée de la frontière nationale. Les jeûneurs sont « ici » chez eux, les non jeûneurs sont des migrants intérieurs. Qu’ils se contentent d'être libres et d'avoir des droits 11 mois sur 12, le reste appartient à Dieu, aux croyants pratiquants, disons conjoncturellement aux islamistes. Vous pouvez être libres après tout 11 mois sur 12, vous avez une Constitution valable 11 mois sur 12, vous pouvez toujours concéder une petite dictature durant un petit mois. Cela ne vous tuera pas. Une démocratie à la carte en somme : un jour dedans, un jour dehors ; 11 mois de démocratie semi-laïque, un mois de pratique islamique ; 11 mois vous êtes des acteurs démocratiques, un mois vous êtes sujets au despotisme, même « doux ».Et les renégats devraient s’estimer heureux.


Si les non-jeûneurs revendiquent la liberté ou l’égalité au mois de ramadan avec les jeûneurs, ils entrent aussitôt en hérésie et commettent un acte d’apostasie, doublé d’un délit pénal, même s’ils se considèrent en démocratie. On n’est pas loin de l’Arabie Saoudite, où les non-musulmans n’ont pas le droit de pratiquer leur religion en public sous peine d’être poursuivis pour apostasie et blasphème. Manger dans un lieu public est considéré comme une atteinte aux bonnes mœurs, à la morale collective. Mieux encore, c’est un trouble à l’ordre public et à la sécurité du pays, comme le reconnaît « lucidement »l’ex- ministre de l’intérieur (les haut-parleurs dans les mosquées ne troublent pas encore  l’ordre public, ni la paix et la quiétude des enfants, malades et personnes âgées). Bientôt les non-jeûneurs seront poursuivis pour fait terroriste. Ils terrorisent, en effet, les musulmans, qui font paisiblement leur ramadan dans une léthargie divine. Dieu ne sera spécialement pas « miséricordieux » envers eux.


Le discours qu’on entend au mois de ramadan est un discours rétrograde, contre-révolutionnaire, illibéral, anti-démocratique et anti-civilisationnel. L’identité islamique doit être recollée sur tous les individus vivant en terre musulmane. Méfiez-vous de la démocratie, une importation occidentale plaquée en terre d’islam, dénaturant l’identité de la communauté. Elle a même le diable à sa tête, et sans doute les comploteurs contre la Umma, y compris les sionistes. La démocratie redevient occidentale juste au mois de ramadan, un intermède, mais on continue à l’évidence de profiter sans discontinuité des bienfaits matériels, technologiques, scientifiques et intellectuels de l’Occident. Qui peut s’en empêcher ? Qui fait tourner les casinos de Las Vegas ? Qui remplit les déserts de climatiseurs et de confort domestique ? Qui envoie ses enfants à Harvard, Oxford ou la Sorbonne ? Quel islamiste persécuté n’a pas trouvé refuge en Occident ? Chaque chose à sa place.


On ne peut pas être libre et se placer contre l’islam, contre Dieu, contre ses serviteurs de tout acabit, savants ou ignares, responsables politiques ou zélateurs. Si la liberté étouffe la croyance et ses pratiques, on l’exclut. L’homme libre, agnostique, sceptique, ou indifférent (c’est la démocratie) est un fou à lier, c’est un daechien à l’envers. L’individu peut-il après tout oser se considérer lui-même comme une religion sans commettre un sacrilège? « Un homme, une voix », on veut bien, mais « un homme, une conscience », ne rêvez pas trop. Pourtant la logique démocratique impose une seule chose en matière religieuse : la liberté de conscience, la liberté de croyance, corollaire de la neutralité confessionnelle de l’Etat, même si les musulmans constituent « 99% de la population ». Les minorités sont faites pour être persécutées. Regardez dans les pays arabo-musulmans, toutes les minorités sont impunément persécutées (minorités de comportement ou minorités ethniques), même par des hommes au pouvoir ne représentant eux-mêmes qu’une minorité ou un clan. Sachant qu’un « minoritaire » en terre d’islam doit se définir de manière très compréhensive : c’est celui qui ne ressemble ni à l’image de Dieu, ni à celle de la foule en transe, ni à l’attente du pouvoir.


On n’a jamais cessé de rassasier le discours du mois de ramadan, mois de la tolérance, de l’amour, de la convivialité, de la réconciliation depuis notre enfance. C’était le cas dans les années postindépendance, Bourguiba avait de l’audace sur ce point, mais j’en doute fort aujourd’hui au vu du spectacle affligeant de l’intolérance collective des hommes politiques complaisants, des théocrates, des croyants, de la foule, dans le quotidien du mois saint. Pourtant, raisonnablement, la tolérance, on la suscite par toujours plus de tolérance, pas par un ajout d’intolérance. Dans le cas d’espèce, c’est moins la religion qui nourrit l’intolérance politique, que la politique de fermeture de l’ancien ministre de l’intérieur qui nourrit l’intolérance religieuse. Il est vraiment temps de passer à autre chose. Le comportement d’un Etat arabe, qui ne refuse pourtant pas la démocratie, au mois de ramadan est lamentable. Cela ne passe plus en ce temps d’éveil des sociétés civiles. La majorité des musulmans d’Europe et d’Occident se sont déjà adaptés à la culture de séparation de l’Etat et des religions, pas les musulmans des pays arabes, ni leurs dirigeants politiques et leurs traditionnalistes. Faut-il alors éclairer l’élite politique ? Faut-il l’inviter à baliser l’avenir, à innover, plutôt que de réinventer inlassablement un passé révolu ? Faire avancer le système politique est une chose, faire avancer la civilisation en est une autre. Yadh Ben Achour n’a pas tort : « La véritable réforme de l’islam viendra de l’Occident », entendez des musulmans vivant dans des démocraties libres, ouvertes et tolérantes.


Hatem M’rad

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