“Qu’est-ce qui vous a marqué sur l’accueil réservé aux candidats issus de l’immigration ?”

 “Qu’est-ce qui vous a marqué sur l’accueil réservé aux candidats issus de l’immigration ?”

Cet article s’inscrit dans le dossier « Municipales 2026 » de notre magazine mensuel, consacré aux lignes de fracture et aux recompositions à l’œuvre dans la bataille municipale.

Alors que s’approche l’heure d’aller aux urnes, plusieurs candidats ont répondu à cette question. Leurs témoignages montrent le contraste entre l’accueil sur le terrain, souvent centré sur les projets et l’engagement local, et les résistances qui persistent dans certains espaces politiques ou médiatiques, où les origines continuent d’influencer le regard porté sur leur légitimité.

 

HABIBA BIGDADE – Candidate tête de liste à Nanterre (92)

Je suis frappée par le décalage entre l’accueil chaleureux des habitantes et des habitants et la présomption d’illégitimité exprimée par certains face à une candidate issue de l’immigration.

Dans les quartiers, mon parcours d’ancienne adjointe à la santé, engagée pour la justice sociale et l’accès aux droits fondamentaux a été reconnu comme légitime pour porter un projet municipal ambitieux. Beaucoup voient, dans cette candidature, la continuité de combats menés à Nanterre pour une ville plus juste, écologique et démocratique.

Pourtant, même si nombre de personnes se disent heureuses de voir une femme issue de l’immigration s’engager, cette adhésion reste souvent symbolique, certains hésitent encore à participer, d’autres se désistent. Cette reconnaissance populaire, sincère mais fragile, se heurte à des réflexes de distance, comme si porter une vision exigeante de l’égalité restait moins attendu de la part d’une femme racisée.

MEHDI CHALAH – Candidat tête de liste à la mairie de Roubaix (59)

Ce qui m’interpelle le plus dans cette campagne, c’est l’écart entre le terrain et les réseaux sociaux. A Roubaix, les habitants me jugent sur mes actes et mes propositions, sur ma capacité à rassembler et à améliorer leur quotidien. En ligne, en revanche, se déverse une haine raciste décomplexée que je n’avais jamais connue à ce niveau

D’un côté, des discours d’extrême droite me ramènent systématiquement à mes origines, me soupçonnant d’arrière-pensées religieuses ou idéologiques, comme si être issu de l’immigration empêchait d’être pleinement républicain. De l’autre, il y a des attaques de courants qui enferment aussi les candidats dans leur identité, considérant que je ne devrais parler que de discriminations.

Je refuse ces deux impasses. Je n’ai pas à choisir entre mon histoire et l’intérêt général. Mon engagement est municipal, républicain et universaliste. A Roubaix, ville populaire et diverse, la promesse d’égalité ne se segmente pas : elle se construit ensemble, par l’action et par le rassemblement.

NABILA DJEBBARI – Conseillère municipale d’opposition. Candidate tête de liste à Aubervilliers (93)

Ce qui m’a le plus marquée dans cette campagne, ce n’est pas le regard des habitants, mais celui de certains cadres politiques. Sur le terrain, je suis accueillie comme une candidate à part entière. On me parle de projets, de vision, de solutions concrètes pour la commune. Là, je ne suis ni réduite à mon genre, ni à mon origine.

En revanche, dans certains espaces politiques, le regard est différent. Etre une femme issue de l’immigration continue de produire des soupçons implicites : sur la légitimité, l’autorité, la capacité à diriger. Il faut souvent répondre à des questions qu’on ne pose jamais à d’autres, justifier son parcours… Je ne cherche pas à m’en défendre, je le nomme. Cette réalité existe encore.

Mais cette campagne montre aussi autre chose : aux municipales, la proximité bouscule ces cadres. Le travail de terrain, la clarté du projet et l’ancrage local déplacent les lignes. Plus la campagne avance, plus ces réflexes reculent. Ce sont les habitantes et les habitants qui tranchent, et ils le font d’abord sur la capacité à rassembler, à agir et à tenir ses engagements.

SONIA YEMBOU – Adjointe au maire à Goussainville (95). Candidate tête de liste

Avec seize années d’engagement comme élue et un travail de terrain constant, je vois concrètement l’évolution du regard porté sur les candidats héritiers de l’immigration. Dans une ville très cosmopolite comme la mienne, l’accueil est majoritairement chaleureux, ouvert et bienveillant. Les habitants attendent avant tout de l’écoute, de la proximité et des réponses concrètes à leurs préoccupations.

Je ne dirais pas que la présence de candidats issus de l’immigration est devenue la norme partout, mais dans ma ville, elle est pleinement intégrée. Ce qui continue à surprendre, en revanche, c’est de voir une femme candidate tête de liste, héritière de l’immigration. Cette surprise est souvent suivie d’une réaction très révélatrice : “enfin”, “on avait besoin d’une femme”.

Sur le terrain, je reçois énormément de soutien de la part des femmes, comme si cette candidature incarnait une représentation qui leur avait longtemps manqué. Mais cet appui dépasse largement les femmes. Il traduit une attente collective de renouveau, de visages et de pratiques politiques plus proches des réalités vécues. Cela montre que la démocratie locale progresse lorsqu’elle ressemble davantage à celles et ceux qu’elle représente.

SALIM DRICI – Élu d’opposition et président du collectif citoyen Pour les Chellois (77). Candidat tête de liste

Ce qui m’a le plus marqué durant cette campagne, c’est la persistance d’une assignation sociale biaisée qui pèse sur les candidats perçus comme “issus de l’immigration”. On nous évalue d’abord à travers un prisme préconçu: on nous rattache automatiquement à un quartier, un vécu, une origine supposée, parfois sans aucun lien avec nos trajectoires réelles. La compétence, évidente pour d’autres, devient pour nous un sujet d’examen permanent.

Ma propre histoire familiale en révèle les limites : mon grand-père est arrivé dans les bidonvilles français en 1957, ma mère est née ici en 1964, et pourtant je sais que les enfants de mes enfants seront encore perçus comme des personnes “issues de l’immigration”. L’étiquette se transmet malgré l’enracinement.

C’est ma deuxième élection municipale. En 2020, à 27 ans, on invoquait mon âge. En 2026, j’en aurai 34, davantage que certains responsables politiques nationaux, et pourtant la même remarque revient. Ce n’est donc pas l’âge qui dérange, mais la grille de lecture appliquée.

Ce que j’en retiens, c’est la nécessité de continuer à briser ces plafonds implicites et de rappeler que l’engagement local repose d’abord sur l’écoute, le travail et la capacité à comprendre une ville, à rassembler, et non pas sur l’origine que l’on vous prête.

KELTOUM ROCHDI – Adjointe au maire de Cergy (95)

Sur le terrain, je n’ai jamais été une “candidate issue de l’immigration”, mais une élue de la République, adjointe au maire, engagée et déterminée à défendre des politiques publiques fortes. Les habitantes et les habitants ne venaient pas me parler de mes origines mais de leurs difficultés quotidiennes, de l’accès aux droits, du handicap, de l’école, de la solidarité… C’est cette relation directe, concrète, qui m’a portée tout au long de la campagne.

Je me devais d’assumer pleinement cette place, parce que je suis bien plus qu’une élue dite “de la diversité”. Oui, je suis française d’origine marocaine. Cette double culture est une richesse, une force dans mon parcours et dans mon engagement politique. Elle nourrit ma manière d’agir et de comprendre la société.

Ma France est belle parce qu’elle est plurielle, diverse, même si c’est une réalité encore trop souvent niée. Les discriminations liées à l’origine ou à la couleur de peau existent, notamment dans le monde du travail. Elles traversent aussi le champ politique, parfois de manière plus insidieuse.

Le résultat obtenu, honorable (aux élections départementales, ndlr), a confirmé que lorsque le travail est là, lorsque l’engagement est cohérent et sincère, les citoyens savent reconnaître une candidature au-delà des origines. Cette campagne m’a confortée dans l’idée que la légitimité se construit par l’action et la constance, pas par l’étiquette qu’on voudrait vous coller.

 

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