Portrait. Sonia Recasens, la curatrice qui bouscule l’art contemporain

Sonia Recasens, historienne de l’art, critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. © Octave DESFO
Commissaire d’exposition franco-marocaine, Sonia Recasens défend une scène artistique plus inclusive. De ses recherches sur les artistes africaines et arabes à ses combats contre le « greenwashing » et pour une culture plus accessible, la directrice de l’AICA internationale revendique une pratique engagée, intuitive et sans compromis.
En bref
- Sonia Recasens est historienne de l’art, critique d’art et commissaire d’exposition.
- Ses recherches portent notamment sur les artistes femmes et les récits minorés.
- Elle défend une pratique curatoriale intuitive, sensible et collaborative.
- Elle critique le « greenwashing » institutionnel et les usages de façade du féminisme ou de la décolonisation.
- Son prochain projet, « Le Bal des Ogresses », ouvrira le 26 septembre 2026 à l’Institut des Cultures d’Islam à Paris.
Rien ne prédisposait Sonia Recasens à devenir curatrice. Chez elle, pas de murs tapissés d’œuvres ni de bibliothèque débordant de livres d’art. Ses parents ne l’ont pas emmenée au musée dès le porte-bébé. Cette native de Bourg-en-Bresse découvre pourtant très tôt les monuments patrimoniaux. L’archéologie et les mythologies la fascinent. Au lycée, elle choisit naturellement l’option histoire de l’art.
Elle part de zéro, sans codes ni références mais avec une curiosité insatiable. À l’université, elle continue d’explorer cet univers sans avoir encore la moindre idée du métier qu’elle pourrait exercer. Ce qui l’attire, ce sont notamment les artistes qui bousculent les règles établies. Marcel Duchamp et sa manière de désacraliser l’œuvre d’art et d’interroger la société la marquent particulièrement.
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La « claque » Kader Attia
Le véritable déclic arrive pendant son master à Lyon. Elle pousse les portes d’une exposition monographique de Kader Attia et prend, dit-elle, une « claque ». Mais au-delà de l’œuvre, quelque chose la frappe. Dans son propre cursus, elle cherche en vain les artistes issus de l’immigration ou des quartiers populaires. Où sont-ils ? Pourquoi sont-ils si peu présents ?
Elle décide alors de consacrer ses recherches aux femmes artistes de la diaspora africaine et du monde arabe des années 1990-2000. Elle découvre Myriam Mihindou, Zineb Sedira et d’autres dont les trajectoires restent encore largement absentes des récits dominants de l’histoire de l’art.
Ce questionnement résonne avec sa propre trajectoire. Sonia Recasens est métisse, fille d’un père catalan et d’une mère marocaine. Elle a grandi avec cette question lancinante, souvent posée comme une évidence : « D’où tu viens ? » Elle choisit d’en faire une force. Son « pouvoir d’écrire », estime cette quadra, doit servir à raconter les histoires restées dans l’ombre.
Déplacer les récits dominants
Sa manière de travailler se construit loin des concepts rigides. Elle se définit comme une curatrice intuitive et sensible. Surtout, elle refuse d’écrire « sur » les artistes : elle préfère écrire « avec » eux. Son rôle, selon elle, consiste à se mettre au service des œuvres et à déplacer les récits dominants.
Et la curatrice sait à qui elle veut s’adresser. Pas seulement aux habitués des vernissages et aux spécialistes de l’art contemporain, mais à « monsieur et madame tout le monde », comme sa mère ou ses tantes. Dans ses expositions, Sonia Recasens privilégie donc le ressenti et l’émotion aux textes savants qui peuvent tenir le visiteur à distance.
Cette volonté de rendre visibles d’autres récits s’est notamment incarnée dans « Aïta, fragments poétiques d’une scène marocaine » présentée au Frac Bordeaux l’an dernier. Elle y rendait hommage aux Chikhates, ces figures puissantes de la culture populaire marocaine qui déjouent les clichés de la femme orientale passive et soumise.
À partir du 26 septembre, avec « Le Bal des Ogresses », à l’Institut des Cultures d’Islam, elle mettra en lumière Aïcha Kandicha, figure ambivalente et sauvage qui échappe aux formes de domination patriarcale ou religieuse.
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Du « care » à l’acte politique
Aujourd’hui, directrice de l’AICA internationale (Association Internationale des Critiques d’Art), Sonia Recasens porte ces convictions jusque dans les instances où se décide la visibilité des artistes.
Lors d’une vaste enquête mondiale sur la liberté de création, elle a notamment défendu la prise en compte des « facteurs aggravants » de censure comme le genre, la religion ou les origines. Des dimensions qui, selon elle, sont trop souvent tues dans les travaux des comités d’experts.
Même vigilance lorsqu’il s’agit de composer des jurys ou des sélections. Elle se méfie des effets d’annonce et des sujets devenus « à la mode ». Pour cette historienne de l’art, la diversité ne peut pas être un argument de communication ajouté à la dernière minute.
Son engagement ne s’arrête pas aux discours. Elle porte un regard particulièrement critique sur les professionnels qui s’emparent du « care », le soin, pour en faire un objet de dissertation sans nécessairement le mettre en pratique.
Chez elle, cette valeur est une « hygiène de travail ». Cela passe par une collaboration horizontale avec les artistes, mais aussi par une attention portée aux équipes des institutions culturelles, souvent confrontées à une véritable souffrance managériale.
C’est dans cet écart entre les mots et les actes qu’elle situe le véritable acte politique.
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Pas de féminisme en vitrine
Même méfiance face au greenwashing institutionnel. Pour Sonia Recasens, « féminisme » ou « décolonisation » ne peuvent devenir des labels publicitaires destinés à donner bonne conscience aux institutions. Elle refuse également ce qu’elle appelle le « soft power » et revendique, lorsque les injustices l’exigent, le « poing sur la table ».
Une posture qui peut avoir un prix professionnel. Elle l’assume. Mieux vaut, pour cette curatrice qui travaille « avec ses tripes », renoncer à certaines opportunités que de renoncer à ses convictions.
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Vos questions sur Sonia Recasens et l’art contemporain engagé
Qui est Sonia Recasens ?
Sonia Recasens est historienne de l’art, critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. L’Institut des Cultures d’Islam la présente comme une professionnelle développant une pratique critique et curatoriale engagée, sensible et intuitive.
Pourquoi Sonia Recasens s’intéresse-t-elle aux artistes femmes et aux récits minorés ?
Ses recherches se sont notamment orientées vers les femmes artistes de la diaspora africaine et du monde arabe, avec l’objectif de rendre visibles des trajectoires absentes des récits dominants de l’histoire de l’art.
Qu’est-ce que l’exposition « Aïta » ?
« Aïta, fragments poétiques d’une scène marocaine » est une exposition dont Sonia Recasens assurait le commissariat au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA en 2025. Elle réunissait une trentaine d’artistes autour de l’Aïta, forme d’expression poétique et musicale marocaine.
Qu’est-ce que « Le Bal des Ogresses » ?
Cette exposition, conçue par Sonia Recasens, explore la figure d’Aïcha Kandisha et les figures d’ogresses dans les imaginaires méditerranéens. Elle est programmée à l’Institut des Cultures d’Islam du 26 septembre 2026 au 7 février 2027.
Pourquoi Sonia Recasens critique-t-elle le « greenwashing » institutionnel ?
Elle estime que des notions comme le féminisme ou la décolonisation ne doivent pas devenir de simples arguments de communication, détachés des pratiques réelles des institutions.
