Quand le Maghreb entre dans le scénario du cinéma français

 Quand le Maghreb entre dans le scénario du cinéma français

Hafsia Herzi et Nadia Melliti à Cannes, en 2025. La réalisatrice et l’actrice de La Petite Dernière montent les marches pour présenter le film en compétition. Nadia Melliti, qui interprète Fatima, remportera le prix d’interprétation féminine.

Longtemps cantonnés aux marges des récits, les héritages maghrébins ont progressivement gagné le centre du cinéma français. Du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027, le Palais de la Porte Dorée retrace plus de six décennies de films, de carrières et de représentations, des premiers cinéastes aux nouvelles générations. Une histoire où l’immigration n’est plus seulement un sujet de cinéma : elle devient aussi une manière de regarder la France.

En bref

  • « Une histoire du cinéma français – Héritages maghrébins » ouvre le 30 octobre au Palais de la Porte Dorée, à Paris.
  • Le parcours couvre plus de soixante ans de cinéma, des années 1960 à aujourd’hui.
  • Il réunit réalisateurs, réalisatrices, acteurs et actrices autour de leurs parcours, leurs films et leurs archives.
  • Parmi les figures mises en lumière : Ali Ghanem, Mehdi Charef, Rachid Bouchareb, Yamina Benguigui, Hafsia Herzi et Lina Soualem.
  • Roschdy Zem, Sami Bouajila, Rachida Brakni ou Jamel Debbouze incarnent plusieurs générations d’acteurs.

>> Lire aussi : Cannes 2026 : reconnaissance sous conditions pour les cinémas du Sud

Au début, il y avait les marges

Il y a d’abord des visages que le cinéma français regardait de loin. Des travailleurs immigrés. Des familles installées dans les banlieues. Des enfants nés en France de parents venus d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie. Pendant longtemps, le Maghreb apparaît à l’écran comme une origine, un décor ou une histoire familiale.

Puis ceux que l’on filme commencent à filmer eux-mêmes.

C’est ce déplacement que raconte « Une histoire du cinéma français – Héritages maghrébins ». À partir du 30 octobre, l’exposition remonte aux années 1960 pour suivre l’entrée progressive de ces artistes dans le cinéma français.

 

Indigènes, de Rachid Bouchareb (2006). Jamel Debbouze, Samy Naceri, Sami Bouajila et Roschdy Zem incarnent des soldats nord-africains engagés dans la libération de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Le film a reçu le prix d’interprétation masculine collectif à Cannes en 2006.

>> Lire aussi : Le Maghreb des Films 2021, du 01 au 21 décembre 2021

Filmer ce que l’on connaît de l’intérieur

Les premières générations ouvrent une brèche. Avec Ali Ghanem, puis Mehdi Charef, Rachid Bouchareb ou Yamina Benguigui, d’autres récits apparaissent. Le quartier, la famille, l’exil, la transmission et les rapports entre générations deviennent des matières cinématographiques.

Mais le changement ne tient pas seulement aux sujets. Il tient aussi à celui qui raconte.

Ce qui était observé depuis l’extérieur peut désormais être raconté depuis l’intérieur. Les personnages ne sont plus cantonnés à leur origine. Ils deviennent fils, filles, amoureux, ouvriers, artistes, adolescents, parents, citoyens. Bref, des personnages de cinéma.

Des acteurs qui ont déplacé les rôles

Le changement passe aussi par les corps et les visages. Sami Bouajila, Roschdy Zem, Rachida Brakni, Jamel Debbouze et d’autres ont contribué à élargir l’espace disponible pour les acteurs issus de l’immigration maghrébine.

Leur parcours raconte une autre conquête : celle des rôles. Pouvoir jouer autre chose que « l’Arabe », le jeune de banlieue, l’immigré ou le personnage assigné à son origine. Quand l’origine cesse d’être le rôle, le cinéma change aussi de visage.

>> Lire aussi : Coup de cœur cinéma : l’immigration à hauteur d’ado

Des histoires familiales devenues matière à cinéma

Les nouvelles générations déplacent encore les lignes.

Chez Hafsia Herzi ou Lina Soualem, la filiation, la mémoire et la transmission deviennent des matières intimes. Un père. Une mère. Une grand-mère. Des photographies. Des souvenirs. Des silences. Des pays que l’on connaît parfois par les récits familiaux avant de les découvrir réellement.

L’héritage devient alors une matière artistique capable de raconter des histoires personnelles et, à travers elles, une certaine expérience de la France.

Un fils, de Mehdi Barsaoui (2019). Sami Bouajila et Najla Ben Abdallah interprètent les parents d’un garçon grièvement blessé lors d’un séjour familial en Tunisie. Un drame qui marque notamment le parcours de Bouajila dans un cinéma francophone traversé par les liens entre les deux rives.

Des affiches, des films et des traces

Pour raconter cette histoire, l’exposition ne s’appuie pas seulement sur les œuvres. Elle rassemble affiches, photographies, archives de presse, documents de tournage, storyboards, extraits de films et objets liés aux carrières des artistes.

Ces traces permettent de suivre les coulisses de cette évolution : comment un acteur accède aux rôles, comment un réalisateur impose son univers, comment certaines œuvres finissent par entrer dans la mémoire collective.

Le Maghreb n’est plus hors-champ

Pas d’arrivée soudaine donc du Maghreb dans le cinéma français. Cette histoire commence bien avant que la diversité ne devienne un mot d’ordre culturel. Elle raconte plutôt un changement de place.

De l’autre côté de la caméra au cadre. Du personnage secondaire au rôle principal. Du récit imposé à la possibilité de raconter soi-même.

En six décennies, le cinéma français a ainsi changé de visage. Mais il a aussi changé de point de vue. Le Maghreb n’est plus seulement dans les films français. Il est aussi dans la manière dont la France se regarde à l’écran.

« Une histoire du cinéma français – Héritages maghrébins », du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027, Palais de la Porte Dorée, Paris.

>> Lire aussi : PCMMO 2026 : Le cinéma comme dernier rempart contre l’effacement

Quand le Maghreb entre dans le scénario du cinéma français
Sœurs, de Yamina Benguigui (2021). Isabelle Adjani, Rachida Brakni et Maïwenn incarnent trois sœurs franco-algériennes confrontées à leur histoire familiale. Un film où mémoire, filiation et héritage deviennent matière à cinéma
Avatar photo

Hella Habib

Journaliste culturelle et politique, a dirigé le magazine Maison & Jasmin, consacré à l’architecture et à l’art, avant d’occuper des fonctions de rédaction en chef au sein du quotidien La Presse de Tunisie. Journaliste au Courrier de l’Atlas.