Tunisie. Corruption. Limogeages spectaculaires dans le secteur de l’Énergie

C’est un pavé dans la marre pétrolière. Le chef du gouvernement Youssef Chahed a annoncé aujourd’hui vendredi 31 août le limogeage de plusieurs hauts fonctionnaires liés au dossier des ressources naturelles, dont son propre ministre de l’Energie et des mines. Décryptage.

"Il n'y a pas de lignes rouges dans la lutte contre la corruption", et "Je n'ai peur que de dieu", a assuré Chahed cet après-midi aux médias dans une déclaration relayée par la communication de la Kasbah

Selon un surprenant communiqué rendu public par la présidence du gouvernement, Youssef Chahed a donc limogé sans ménagement les personnalités suivantes : le ministre de l’Energie et des mines, Khaled Gaddour, le secrétaire d’Etat du ministre de l’Energie, Hachem Hmidi, le directeur général des Hydrocarbures, Hédi Herichi, le président directeur général de l’Entreprise tunisienne des activités pétrolières (ETAP), Moncef Matoussi, et le directeur général des affaires judiciaires au sein du ministère de l’Energie et des mines.

En clair, c’est le haut de de la chaîne décisionnelle du secteur, dans sa totalité, qui est ainsi congédié. Un épisode sans précédent dans l’histoire réputée peu transparente d’un secteur très lucratif.

Il a par ailleurs été décidé de rattacher les services du Ministère de l’Energie, des mines et des énergies renouvelables au ministère de l’Industrie et des Petites et Moyennes Entreprises. Une équipe d’experts relevant de la présidence du gouvernement sera également chargée de restructurer le ministère et de réviser la gouvernance de l’ensemble du secteur des énergies.

Selon la même source gouvernementale, le comité de contrôle général des services publics et le comité de contrôle général des finances viennent d’être chargés d’ouvrir « une enquête minutieuse » au sein du ministère.

Un secteur opaque et un ministre contesté

Le porte-parole de la présidence du gouvernement Iyed Dahmani est revenu sur le limogeage du ministre de l’Energie et de son secrétaire d’Etat, invoquant des raisons en rapport avec « la bonne gouvernance ». Il précise que ce limogeage est lié spécifiquement à l’exploitation illégale d’un champ pétrolifère dont l’autorisation avait expirée depuis 2009, mais dont l’investisseur bénéficiaire, sans le nommer, a poursuivi impunément ses activités au mépris de la loi qui limite une telle exploitation à 30 années.

L’épisode permet à Youssef Chahed de se séparer de l’encombrant ministre de l’Energie Khaled Gaddour, qui faisait partie des figures de l’ancien régime plus imposées à Chahed que choisies directement par lui, et qui avait pour rappel comparu devant le juge d’instruction dans le cadre d’une affaire portée devant le Pôle judiciaire financier de Tunis, dès novembre 2017.

Plusieurs associations de vigilance de la société civile avaient alors demandé avec insistance le départ du ministre.

Prix politique élevé ?

Politique spectacle ? Le style Chahed persiste et signe quoiqu'il en soit dans la méthode limogeages groupés, quitte à composer avec désormais plusieurs vacances de postes dans les rangs de ses ministres.

Aussi considérable que puisse être ce dossier précis (Dahmani parle de sommes qui pourraient résoudre des priorités économiques nationales), sa découverte sert probablement surtout de prétexte au gouvernement Chahed dit de la « guerre contre la corruption » pour « montrer l’exemple en commençant par ses propres équipes » et, au-delà, préparer la compagne électorale du jeune chef du gouvernement, qui à 42 ans sera sans doute tenté de succéder à Béji Caïd Essebsi fin 2019, si toutefois une élection présidentielle a lieu comme prévu à cette date.

Rappelons à cet égard que le frère du président de la République l’avocat Slaheddine Caïd Essebsi se trouve mêlé ces dernières années à une affaire emblématique des errances du secteur pétrolier.

Cette « purge » brutale du secteur étatique de l’Energie était d’autre part attendue par les agitateurs de la campagne souverainiste « Winou el pétrole » (où est le pétrole), une campagne en apparence citoyenne, mais ouvertement téléguidée par le parti Ennahdha. Depuis leur arrivée au pouvoir en 2011, les leaders islamistes pointent en effet du doigt la corruption institutionnelle dans ce domaine resté hors de contrôle même après la révolution, étant la chasse gardée de quelques familles de l’establishment bourgeois.   

La gestion intérimaire de ce secteur sensible de l’Energie reviendra en outre à Zied Ladhari, ex ministre Ennahdha de l’Industrie, et actuel ministre tunisien du Développement, de l'Investissement et de la Coopération internationale.

Autant d’éléments qui alimenteront logiquement les spéculations sur une convergence d’intérêts politiques complexes entre le locataire de la Kasbah et le parti de Rached Ghannouchi.

Seif Soudani

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