Tunisie.« Nettoie ton pays », la révolution citoyenne de Kais Saïed ?

Cela fait 48 heures qu’une campagne de propreté bat son plein aux quatre coins du pays. Aussi spontanée que soudaine aux yeux de la plupart des observateurs, impossible de dissocier l’élan qui régit cette campagne citoyenne de l’élection de Kais Saïed, tant elle concrétise le projet de « non programme » de l’indépendant nouveau président de la République élu, qui dit « compter sur son peuple ».   

« J’ignore pourquoi, je n’ai rien à y gagner, mais je suis heureux ! », s’exclame un jeune gérant d’une gargote d’un quartier populaire de Tunis. Dans bien d’autres villes du pays, l’euphorie post élections s’exprime aussi par un activisme d’un genre nouveau. « Mais qu’arrive-t-il à se peuple ?! », s’étonne-t-on sur les réseaux sociaux où les images en provenance de lieux remis à neuf en un temps record sont légion.

De l’éthique tous azimuts !

Il ne s’agit pas seulement de nettoyage urbain, mais aussi de campagnes contre la vie chère, pour encourager à consommer tunisien, pour la promotion de la lecture dans les transports en commun et les lieux publics, ou encore contre les grèves, pour le don de l’équivalent d’une journée de salaire, pour l’abolition de l’immunité parlementaire, pour le boycott de chaînes privées pratiquant l’arrogance de classe sociale, etc., systématiquement agrémentées de groupes Facebook, créés ou réactivés, totalisant parfois plus d’un million d’abonnés en quelques jours, des partisans de Kais Saïed pour la plupart (2,8 millions d’électeurs, selon les derniers chiffres officiels de l’ISIE).  

Les villes de Meknassi et de Sidi Bouzid ont, dans la foulée de cette initiative, fait peau neuve : les places publiques et les rues ont été nettoyées et les murs des jardins d'enfants et d'autres locaux repeints. Des internautes ont par ailleurs décidé de signaler désormais toute enfreinte au code de la route ou de jet de déchets sur la voie publique.

« La génération des anarchistes révolutionnaires a choisi la probité et les principes », expliquait déjà un anthropologue au lendemain de l’élection du juriste Kais Saïed. Comme pour donner l’exemple en matière de minimalisme et d’humilité, le président fraîchement élu a pour sa part choisi de ne pas changer ses habitudes en se rendant mardi matin au même café mitoyen de son domicile, ne craignant pas les procès en populisme.    

Dans un précédent article, nous nous interrogions déjà sur la pertinence du qualificatif d’anarchiste appliqué à la figure complexe de Kais Saïed, qui ne manque pas une occasion de dire son admiration pour les tous premiers jours d’éphémère autorégulation ayant suivi la révolution de 2011.

Il semble que ces récents évènements ne laissent plus de place au doute, comme le confirme le frère du nouveau président, Naoufel Saïed, qui est aussi son co-directeur de campagne, et pour qui « l’élection de Kais Saïed à la magistrature suprême doit inaugurer une nouvelle étape de réconciliation avec l’espace public ».

En ces jours où le pays vit donc un semblant d'expérience d'autogestion d'inspiration Kais Saïedienne dans de nombreux quartiers, la coïncidence avec la sortie en salle de Joker à Tunis interpelle. Ceux qui ont vu le film ne manqueront pas de faire le parallèle, tant les deux versants de l'anarchisme que sont le chaos prérequis et l'autogestion de la cité sont deux faces d'une même pièce. Du moins si l'on admet que l'anarchisme regroupe plusieurs courants de philosophie politique développés depuis le XIXe siècle sur un ensemble de théories et de pratiques anti-autoritaires.


Polysémique comme toute grande œuvre, le film magistralement servi par une prestation inouïe de Joaquin Phoenix est pour certains une métaphore « antifa », pour d'autres une référence aux « incels ». Dans tous les cas il s'agit d'une œuvre crépusculaire qui sent bon le décadentisme, c'est peut-être cela aussi qui explique sa bonne réception par beaucoup de représentants de la génération Z, dite « post millenials ».

Reste à espérer, loin de tout angélisme béat, que ces comportements civiques persisteront dans la durée et qu’ils ne seront pas qu’une passade de circonstance.  

>> Lire aussi : Tunisie. Peut-on parler d’énigme Kais Saïed ?

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