Tunisie.Peut-on parler d’énigme Kais Saïed ?

Kais Saïed et son épouse la juge Ichraf Chebil Saïed, le soir de l'annonce des résultats préliminaires de la présidentielle anticipée

Encore comme étourdie, sous l’effet de l’électrochoc des résultats préliminaires du premier tour de la présidentielle, une partie de l’opinion publique tunisienne et internationale est dans l’incompréhension du phénomène Kais Saïed. Qui est-il vraiment ?

Incontestablement, l’homme fascine et interroge. Droit dans ses bottes, taciturne en dehors de ses apparitions médiatiques, Saïed cultive lui-même une part de mystère, et sait entretenir le mythe autour de sa propre duplicité.   

Révolutionnaire non violent, mais apprécié par des figures ultra radicales à droite de l’échiquier politique, son directeur de campagne est le surnommé Ridha Lénine, un transfuge de l’extrême gauche, ce qui brouille un peu plus les pistes. Ayant élu QG dans un modeste appartement, Kais Saïed a été vu en train de voter dans le quartier huppé d’Ennasr où il réside.

Réactionnaire aux yeux des élites modernistes, les Tunisiens ont découvert dimanche son épouse à l’allure moderne et sophistiquée, la magistrate Ichraf Chebil qui exerce dans le Tribunal de première instance de Tunis. « Salafiste » pour la députée féministe Bochra Belhaj Hmida, Saïed fut aperçu attablé à un café avec l’ancien chef de Hezb Ettahrir Ridha Belhaj, mais avait appelé au départ des islamistes en 2011 et 2013.  

Arabophone à l’éloquence rare, au point qu’on le pensait hostile à l’usage d’autres langues, on découvre qu’il parle par ailleurs un français parfait, ayant fait une partie de ses études de droit constitutionnel à l’étranger. Ce ne sont pas les ambiguïtés qui manquent donc, lorsque l’on veut cerner le personnage. Pourtant, idéologiquement parlant, le cas Saïed correspond à une famille politique bien identifiée en Tunisie et ailleurs.

Pour un anarchisme conservateur

En 2011, Jean-Claude Michéa s'interrogeait dans un essai sur « la gauche et sa religion du progrès ». Il y défendait l'idée d'une « société décente », dans la lignée d'Orwell. C’est cette même « décence commune » des « gens ordinaires » qui semble le mieux résumer la posture d’un Kais Saïed.

Ainsi l'« anarcho-conservatisme », que certains appellent peut-être excessivement « anarchisme d'extrême droite » en Occident, mérite que l’on s’y attarde, tant il offre une clé de lecture du scrutin du 15 septembre 2019 en Tunisie, dont on ne saurait réduire la portée aux seules libertés individuelles. C'est là que réside toute la complexité de l'ADN politique de ces « gauches dures », « virilistes » pour certains, « rouges brunes » pour d’autres, qui n'admettent pas l'appartenance de ces mouvements à la gauche.

Ces dernières années l'appellation péjorative de « social justice warriors (SJW) », ou encore « marxisme culturel », s'est substituée au concept de gauche aux Etats-Unis, et arrive massivement en France. Il s’agit d’une acception majoritaire à gauche, qui ne conçoit pas qu'une gauche économique puisse être non féministe, non égalitaire, ou non LGBT-friendly.

Pourtant, pour qui connaît les quartiers défavorisés en Tunisie et ailleurs, l'anarcho-conservatisme ou « islamo-gauchisme » correspond à la réalité des ghettos au Maghreb. Il est aussi né de la facilité qu'ont les pouvoirs à absorber et domestiquer les gauches progressistes dans l'establishment, comme c'est le cas en France où la Macronie a absorbé le libéralisme économique et le féminisme de 4ème vague au sein d’un même pouvoir qui a achevé la droite gaulliste autant que la gauche syndicale de la lutte des classes.

Les scrutins contemporains qui se suivent et se ressemblent par leur caractère surprise en Grande-Bretagne, au Brésil, aux USA, en Europe centrale, et jusqu'en Tunisie, entretiennent un lien, loin d'être farfelu, sorte de réaction d'orgueil des peuples qui voient en la pensée dominante du politiquement correct SJW une forme de décadence.

Chercheurs et sociologues sont unanimes

Pour le politologue Hamza Meddeb, les résultats du premier tour de la présidentielle en Tunisie reflètent un vote de protestation contre l’ordre établi en 2014 qui a compromis l’avenir du pays au nom du consensus, et à ouvert la voie à un appauvrissement général de pans entiers du peuple. La politique est devenue aux yeux de beaucoup synonyme de clientélisme, de corruption et de monopolisation des richesses du pays. L’homme d’affaires Nabil Karoui a bien compris cela et a surfé sur cette vague de colère en s’autoproclamant la voix des « zwewlas » (« les démunis »).

Quant à Kais Saïed, une figure hors système et hors élites traditionnelles, est l’expression d’une colère inédite de jeunes électeurs, qui voient en le système né de 2014 une machine à exclusion. Pour eux, point de salut en dehors de l’immigration en mer, la violence, ou la table rase qui balayerait tout. Dans ces conditions, Saïed apparaît comme un Robespierre aspirant à rompre radicalement contre le système des privilèges, des arrangements entre amis, et des ententes régies par l’intérêt. Les électeurs n’ont pas voté pour des programmes mais pour une forme de réhabilitation du fait politique. Les sans espoir ont ainsi voté pour un peu d’éthique et de moralisation de la vie politique (Saïed), ou un peu d’attention et de sollicitude (Karoui).   

Des marginaux ont ainsi pu pulvériser un ordre établi qui les a négligés et méprisés. Ils ont été aidés en cela par les luttes fratricides de destruction mutuelle qui ont eu lieu au cœur du pouvoir.   

Pour Olfa Lamloum, responsable International Alert, réduire Kaïs Saïed à ses positions sociétales contre l’égalité dans l’héritage et l’abolition de la peine de mort, tout comme sa qualification de populiste, nous aveugle quant aux dimensions politiques de sa victoire et aux dynamiques sociales qui ont conduit à son ascension. Il est en effet le seul candidat à avoir proposé une alternative qui prétend résoudre la crise de la démocratie représentative qui a ces dernières années confisqué la souveraineté du peuple.

Pour le chercheur Youssef Cherif, Kais Saïed aujourd’hui est dans la même position que Moncef Marzouki et son parti en 2011 : rupture avec le passé, agrégation d’une jeunesse relativement instruite, et haut niveau académique du candidat. Mais en contrepartie, une inexpérience dans la gestion de l’administration et une méconnaissance de la politique étrangère. Cela en fait une cible facile du système qui ne manquera pas de le dénigrer et de le dépeindre en rétrograde, en pantin ou en terroriste. Ce fut le sort de Marzouki politiquement décimé par cette machine.

Parmi l’électorat hétéroclite de Kais Saïed, les statistiques Sigma indiquent que la moitié de ses électeurs n’avaient pas voté en 2014, notamment pour des raisons d’âge légal. Quant à l’autre moitié des électeurs de Saïed, un tiers avait voté Nidaa Tounes, un tiers avait voté Ennahdha, et un dernier tiers avait voté pour d’autres partis / personnalités.   

Derrière cette soudaine montée en puissance, il se murmure également que Kais Saïed doit une grande partie de ses 620 mille voix à l’implacable discipline d’un groupe fermé sur Facebook, comptant 250 mille abonnés, dont les « blogueurs libres », Hichem Kannou, et des jeunesses issues pour la plupart des anciennes Ligues de protections de la révolution et affiliés. Un courant radical-conservateur qui faisait profil bas depuis 2013 et la crise née des assassinats politiques. Discrets et efficaces, ils se seraient donnés un mot d’ordre de mobilisation, et resteraient en mode low profile y compris après ce succès, se sachant diabolisés par les médias mainstream.  

>> Lire aussi : Tunisie. Vote de défiance et révolution des urnes

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