Tunisie. Pollution : À Gabès, Kaïs Saïed confronté à une réalité complexe du terrain

 Tunisie. Pollution : À Gabès, Kaïs Saïed confronté à une réalité complexe du terrain

Fidèle à son modus operandi de la visite inopinée en guise de mode de gouvernance, Kaïs Saïed s’est rendu à Gabès dans la nuit du 10 au 11 août, un nouveau déplacement non annoncé destiné à constater de visu une situation environnementale devenue, depuis des décennies, l’un des symboles les plus criants des limites de l’action publique en Tunisie.

À Chott Essalem, au cœur de la zone industrielle, le président a annoncé que les unités les plus polluantes du Groupe chimique tunisien ne seront pas remises en activité. Un compromis objet d’une annonce phare et une décision qui va dans le sens d’une revendication ancienne des habitants. Mais, derrière les images de la visite présidentielle et les déclarations volontaristes, une autre réalité s’est imposée : celle d’un accueil populaire nettement moins chaleureux qu’auparavant, dans une région où les promesses accumulées ont fini par nourrir une profonde défiance.

 

À Gabès, la pollution n’est plus une promesse à tenir, mais une urgence à traiter

La visite surprise présidentielle avait quelque chose de symbolique. Kaïs Saïed s’est rendu à Chott Essalem pour constater la situation environnementale, avant de se déplacer au siège du gouvernorat, à l’hôpital universitaire de Gabès puis auprès de l’oued qui doit faire l’objet de travaux de réaménagement. Le chef de l’État a également affirmé que « les unités polluantes » du Groupe chimique tunisien ne seraient pas réactivées, et que seules celles ayant fait l’objet de travaux d’entretien pourraient dorénavant fonctionner.

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Sur le fond, difficile de contester l’urgence. Gabès paie depuis des décennies le prix d’un modèle industriel qui a fait du phosphate une source de richesse nationale tout en concentrant une partie considérable de ses coûts environnementaux sur la population locale. Le phosphogypse à Gabès est un déchet industriel solide généré par les usines du Groupe Chimique Tunisien (GCT), un groupement devenu « too big to fail », employant des milliers de travailleurs locaux.

En octobre 2025, une nouvelle série d’intoxications présumées avait provoqué un tournant : une forte mobilisation après l’hospitalisation de dizaines d’élèves suite à des malaises respiratoires. La colère avait débordé jusque dans l’enceinte du complexe chimique.

Le problème est précisément là : cette situation n’est ni nouvelle ni inconnue du pouvoir. Des décisions de démantèlement avaient déjà été annoncées par le passé, notamment en 2017, tandis qu’un projet de transfert des unités industrielles hors de la zone urbaine avait été évoqué en 2019. Selon une enquête publiée en mai 2026, ces orientations n’ont pas été concrétisées, tandis que les habitants ont continué à subir les conséquences de la pollution.

Dès lors, la promesse de ne pas remettre en service les unités les plus polluantes apparaît moins comme une rupture spectaculaire que comme le rattrapage, tardif, d’une situation qui aurait dû être réglée depuis longtemps. Le président peut affirmer que « le constat est clair » et que le moment est venu de passer à l’action. Mais à Gabès, le véritable enjeu n’est plus de poser un diagnostic. Il est de démontrer, enfin, que les décisions annoncées seront effectivement exécutées.

 

Un bain de foule en demi-teinte

C’est sans doute l’autre enseignement de cette visite nocturne. Depuis son accession à la présidence, Kaïs Saïed a fait des déplacements surprises et du contact direct avec les citoyens l’un des marqueurs de son mode de gouvernance. Encore en mai dernier, lors d’une visite inopinée dans le gouvernorat de l’Ariana, la présidence mettait en avant cette volonté de rencontrer directement les Tunisiens et d’écouter leurs préoccupations.

À Gabès, toutefois, le décor politique a changé. L’accueil réservé au président apparaît beaucoup plus mitigé, reflet d’une défiance qui ne porte pas uniquement sur la pollution, mais aussi sur les résultats concrets de l’action publique. La visite n’a pas produit le traditionnel tableau d’un président entouré d’une population enthousiaste. Elle a plutôt donné à voir un chef de l’État confronté à des habitants dont les revendications ne peuvent plus être absorbées par des discours sur la volonté politique, la corruption ou la reddition des comptes.

En recoupant les témoignages loin de la communication officielle, des riverains se sont explicitement plaint de ce qu’ils considèrent comme « des rafistolages ».

Kaïs Saïed lui-même reconnaît que Gabès a payé « un lourd tribut » aux activités du Groupe chimique tunisien. Il évoque également les richesses naturelles de la région — ses plages, ses montagnes et ses oasis — tout en dénonçant une « pollution politique » qui serait venue s’ajouter à la pollution environnementale.

Mais à force de promesses non suivies d’effets, le langage présidentiel risque de perdre une partie de sa capacité de mobilisation. Les habitants de Gabès ne demandent plus seulement qu’on leur dise que leur région est sinistrée. Ils veulent voir les cheminées disparaître, les déchets évacués, les infrastructures sanitaires renforcées et les décisions annoncées devenir réalité.

La visite du 10 août pourrait donc constituer un tournant, mais pas nécessairement celui que la communication présidentielle aurait souhaité. Elle rappelle surtout que le contact direct avec la population a ses limites : lorsqu’une crise dure depuis des décennies, le président peut encore se déplacer de nuit, constater, promettre et ordonner. Il ne peut toutefois pas décréter la confiance.

À Gabès, le réel a finalement rattrapé Kaïs Saïed. Et il lui pose une question beaucoup plus difficile qu’une simple visite de terrain : combien de temps encore faudra-t-il attendre avant que les annonces deviennent des actes ?

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie