Collectif Asma : briser le silence des violences faites aux femmes

De gauche à droite : Sara Terrassi, Safaa Amrani, Maryam Bigdeli, Zakia Bennouna et Maha Mahmoudi
enDans la création du collectif Asma, « Il faut bien montrer le sang », cinq autrices Maha Mahfoudi, Maryam Bigdeli, Safaa Amrani, Sara Terrassi et Zakia Bennouna évoquent des questions taboues. Sur scène, elles abordent les violences conjugales, la virginité ou encore la ménopause. Leur texte est désormais disponible en librairie. Une parole collective forte, entre théâtre, transmission et engagement.
Numéro 210 – Mars 2026
En Bref : Le collectif Asma transforme des récits intimes en parole politique à travers une pièce et un livre engagés. Leur travail aborde les violences faites aux femmes et la transmission. Une œuvre collective entre théâtre et lutte.
Votre pièce du collectif Asma est née d’un atelier d’écriture lié au collectif de théâtre Rassif. Maryam Bigdeli, vous en êtes la metteuse en scène, en plus d’être docteure en santé publique. Et vous, Pierre Pascual, installé en tant qu’éditeur à Rabat depuis quelques années, vous avez décidé de porter ce texte jusqu’à la publication. Racontez-nous la genèse de ce projet…
Maryam Bigdeli : Par jalons, à la suite d’échanges dans l’atelier autour du poème Asma de Lisette Lombé, calligraphié sous la forme d’une théière remplie de thé, est né un désir collectif. Celui d’amplifier nos luttes intimes, ces murmures quotidiens avec lesquels nous vivons et que le monde fait semblant d’ignorer, parce que c’est indicible, parce que c’est honteux ou insupportable. Et comme depuis notre naissance nous baignons dans le sang – menstruation, virginité, accouchement, blessures après les coups –, le titre s’est imposé : Il faut bien montrer le sang.
Pierre Pascual : Quand Maryam m’a parlé de cet atelier d’écriture collectif, il était impensable pour moi de ne pas partager cette parole au-delà du caractère éphémère de la pièce. Ainsi, aujourd’hui, les deux formes se complètent. Nous devons tous être unis face aux violences faites aux femmes. C’est important de faire des livres. C’est mettre des mots sur ces réalités et faire entendre des voix longtemps ignorées. En attendant qu’un jour ces catégorisations de genre soient enfin dépassées. C’est là le rôle politique du livre : documenter son époque à travers le temps et en diffuser la parole. Ce projet se revendique tout bonnement humaniste.À l’instar du collectif Asma, il serait beau que d’autres groupes de parole se constituent. Il s’agit d’un projet à la dimension universelle et intergénérationnelle également…
Safaa Amrani : Dans la pièce, chacune de nous s’appelle Asma pour renvoyer vers l’universel nos vécus intimes. C’est un prénom hautement symbolique puisqu’il signifie en arabe “tous les prénoms”, dans l’idée qu’en tant que femmes, derrière la violence et la discrimination, nous sommes toutes unies. »
Maryam Bigdeli : On a évoqué principalement l’expérience de nos grands-mères, les Géantes, parce qu’on est assises sur leurs épaules. Si on est là aujourd’hui, ici, c’est parce qu’elles nous ont portées comme elles ont pu.
Sara Terrassi : À travers nos échanges, les liens intergénérationnels se sont révélés centraux. Ils jouent un rôle clé dans la transmission de ces violences…
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En quoi ce projet a-t-il été le catalyseur d’une transformation individuelle et collective ?
Safaa Amrani : Cette expérience s’est jouée intimement dans le corps, au départ. Avec le travail physique, l’envie s’est déclenchée. Celle d’aller chercher, derrière l’héritage invisible de nos mères et de nos grands-mères, notre propre vérité. J’ai pu sortir du silence le vécu douloureux de l’une d’entre elles. Mais hors de la scène, Asma continue de nous métamorphoser.
Maha Mahfoudi : Je vois dans Asma un noyau pour propager la libération de la pa- role au travers du livre comme de la pièce. On a ressenti la force de cette sororité dans ce village recréé. Il a permis de libérer notre parole, avant de l’emmener vers d’autres cercles, comme l’ONU Femmes. Le théâtre confronte les gens à une réalité sans échappatoire. J’ai le sentiment qu’on sème chaque fois une graine pour amener les spectateurs à des prises de conscience salutaires…
Sara Terrassi : Et avec le livre, on sait que l’empreinte est durable. Décider ce qu’on allait choisir d’exprimer sur scène ou pas fut une expérience inté- rieure très transformatrice également.
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Quels sujets avez-vous décidé d’aborder dans ce travail ?
Maryam Bigdeli : Un seul mot d’ordre : ne parler que de ce que l’on connaissait. À partir du moment où cela existait dans notre intimité, dans notre héritage familial, traumatique ou non, cela avait sa place dans le livre. Pour moi, par exemple, l’excision n’en faisait pas partie. Mais c’est là que Zakia m’a dit : “Moi, ma grand-mère égyptienne a été excisée et en parlait avec fierté.” Subtilement critique sur le sujet, son texte rappelle en même temps : qui suis-je pour la juger, elle, dans son époque, en 1930 ?
Maha Mahfoudi : Après l’exil de son père, juge sous le Protectorat français, ma grand-mère de Ahfir, à Oujda, a grandi dans une société patriarcale violente. Elle était à l’opposé des valeurs de ce père ouvert et aimant. À la mort de celui-ci, la distribution des parts de l’héritage a brisé cette famille, et ma grand-mère une nouvelle fois. À chaque génération, les héritières de ce trauma ont cherché à se révolter face aux injonctions de soumission. Ma grand-mère ne croyait qu’en l’éducation et en l’instruction… Ma sœur est ainsi la seule femme chirurgienne cardiaque de son service, tandis que mon autre sœur évolue dans un cadre entièrement dominé par les hommes.
Maryam Bigdeli : L’inceste, la violence domestique exercée par mon père, la révolution islamique que j’ai vécue à 11 ans, le port du voile obligatoire, les coups de fouet des gardiens de la révolution, la guerre Iran-Irak, les bombardements… je porte toute cette violence. Et le monde en est rempli. En Iran, à Gaza et ailleurs… C’est, dans ce recueil, le point de bascule de cette petite fille qui se demande comment reconstruire autrement ce monde qu’elle refuse.
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Quels changements intergénérationnels ont déjà eu lieu, selon vous ? Comment s’opère le sens de cette transmission ?
Maryam Bigdeli : Lors d’une rencontre intergénérationnelle autour du féminisme au Maroc, on a posé cette question : “Est-ce que tu es d’accord pour qu’un mari batte sa femme si elle a écrit un texto à son ex ?” Des jeunes ont répondu oui. Une régression, selon les féministes de l’arrière-garde, par rapport à il y a dix ans. Quant à la mode de l’Ozempic, elle soumet à nouveau les femmes à des injonctions sur leur apparence physique. Quand on se réunit pour parler de nos combats, on devient puissantes. Et cette puissance, la société n’en veut pas. Sortie de ma bulle, je regarde le monde dans son ensemble. Je questionne ceux qui ont lutté il y a cinquante ou trente ans. Cela me rend pessimiste sur l’évolution des droits des femmes…
Safaa Amrani : Comme le rappelait Simone Veil, “ces droits ne sont jamais acquis” et nous obligent à rester vigilantes. Dans cette ère néolibérale, les injonctions narcissiques s’imposent à toute la société. Les réseaux sociaux nous entraînent dans une dérive qui dépasse largement les questions de genre. Elle pose un défi à la nouvelle génération.
Quel est ce défi ?
Sara Terrassi : Le danger vient notamment du fait que les adolescents, en scrollant, internalisent des visions ultra-sexistes. Cela influence profondément leur rapport au genre. Je constate qu’à chaque avancée correspondent des tentatives de recul. L’Europe et les États-Unis n’y échappent pas, notamment sur le droit à l’avortement. Rien ne change si personne ne parle, ne lit et ne lutte ! Mais de génération en génération, on finit somme toute par avancer un peu…
Safaa Amrani : Oui, je crois beaucoup à la transmission, pour ma part. À chaque pierre posée pour libérer davantage la génération d’après. Les réseaux sociaux jouent ici un rôle positif dans la mise en cause publique des agresseurs pour faire changer la honte de camp… Les Marocaines de la génération Z revendiquent davantage leurs droits, leur liberté, elles osent dénoncer les violences subies. »
Maha Mahfoudi : Les filles de la génération Alpha sont encore davantage conscientisées… Beaucoup d’associations existent. Les réseaux sociaux médiatisent des faits divers et font émerger des mouvements qui défendent les droits des femmes. Nous voulons que la réforme de la Moudawana (Code de la famille marocain, ndlr) avance plus fort, plus vite, plus loin. Nous demandons surtout d’élargir l’espace de parole pour être entendues en tant que femmes. Le mouvement #MeToo a commencé ainsi : dans la verbalisation et le besoin des femmes d’être enfin entendues.

du collectif Asma, éd. Le Sélénite (2025),
60 p., 10 €.
Le livre est disponible en librairie au Maroc et sur leselenite.com pour un envoi en France et dans le monde entier.
FAQ :
Qu’est-ce que le collectif Asma ?
Le collectif Asma est un groupe d’autrices qui explorent, à travers le théâtre, des récits intimes liés aux violences et aux droits des femmes.
De quoi parle la pièce Il faut bien montrer le sang ?
Elle aborde des sujets tabous comme les violences conjugales, la virginité, la ménopause ou encore la transmission intergénérationnelle.
Pourquoi ce projet engage-t-il ?
Parce qu’il transforme des expériences personnelles en parole collective et politique sur les violences faites aux femmes.
Quel est le lien avec le Maroc ?
Le projet s’inscrit dans un contexte marocain, notamment à travers les débats sur les droits des femmes et la réforme de la Moudawana.
