Mikael Corre : « Au Vatican, l’Afrique n’est jamais pensée comme un bloc »

À quelques jours du voyage du pape Léon XIV en Afrique, Mikael Corre, auteur de Géopolitique d’un conclave, décrypte les enjeux d’une visite à plusieurs dimensions, entre dialogue avec le monde musulman et stratégie à l’égard du continent.
Le voyage du pape Léon XIV en Afrique est-il avant tout un geste diplomatique ou spirituel ?
Pour un pape, les deux vont ensemble. Un voyage, c’est toujours « pastoral » : il va voir des fidèles, il prie, il célèbre, il soutient une Église locale. Mais c’est aussi diplomatique, parce qu’il se rend dans des pays qui comptent, avec leurs fragilités, leurs équilibres, leurs enjeux régionaux.
Et puis c’est médiatique aussi : le pape voyage avec toute une presse internationale. Une manière de mettre un pays, ou une crise régionale, ou en tous cas une réalité, sur la carte.
A Rome, rien n’est jamais complètement hors sol. Un voyage papal dit toujours quelque chose de l’état du monde, et de la lecture qu’on en a à Rome.
Faut-il voir dans le passage par Alger un message adressé au monde musulman ?
Il y a clairement aussi un message adressé au monde musulman. Le passage par la Grande Mosquée d’Alger, dès le premier jour, est important. Ce n’est pas inédit dans l’histoire récente de la papauté, mais c’est très significatif. Cela s’inscrit dans la ligne ouverte par Nostra aetate, la déclaration du concile Vatican II (du 28 octobre 1965), qui a marqué un tournant dans le regard de l’Église sur les religions non chrétiennes et a posé les bases du dialogue interreligieux. Léon XIV en a d’ailleurs célébré les 60 ans en octobre 2025, en disant que son message restait « hautement actuel »
Il est donc assez probable qu’il poursuive, sur ce point, la diplomatie de François qui avait beaucoup investi ce terrain. Pour rappel, ce dernier avait signé en 2019 à Abou Dhabi le « Document sur la fraternité humaine » avec le grand imam d’Al-Azhar Ahmad Al-Tayyeb.
Après il y avait eu sa rencontre historique avec l’ayatollah Ali al-Sistani en Irak en 2021, ou encore sa participation en 2022 au Forum de Bahreïn pour le dialogue, avec une rencontre au palais-mosquée de Sakhir avec le Muslim Council of Elders. Plus récemment encore, il a signé en 2024 la déclaration commune d’Istiqlal, à Jakarta, avec le grand imam Nasaruddin Umar.
Tout ça pour dire qu’en Algérie, Léon XIV ne fait pas seulement un geste protocolaire : il s’inscrit dans une tradition de dialogue qui a désormais 60 ans et a été bien revitalisée par François.
Pourquoi commencer la visite en Algérie, un pays qui ne compte qu’une faible communauté chrétienne ?
Le Vatican veut montrer que l’importance d’un pays ne se mesure pas au nombre de catholiques. Son prédécesseur s’était rendu en Mongolie, au Kazakhstan. L’Algérie, c’est une petite Église, mais une Église très symbolique : une Église de présence, de dialogue.
Et le programme le dit très bien : la Grande Mosquée, Notre-Dame d’Afrique, puis Annaba et saint Augustin, le maître spirituel de Léon – le soir de son élection, au balcon de Saint-Pierre, il s’était présenté comme « un fils de saint Augustin ».
En se rendant en Algérie, Léon XIV dit quelque chose du christianisme d’aujourd’hui : il n’existe pas seulement là où il est majoritaire. Il existe aussi comme présence, comme lien. Le centre de gravité du catholicisme s’est déplacé, et Rome regarde de plus en plus vers le Sud.
En Algérie, les questions de l’Église locale sont d’ailleurs très souvent des questions Sud-Sud : la place de migrants et d’étudiants venus d’Afrique subsaharienne, très présents dans les communautés catholiques, et dont l’intégration dans cette société nord-africaine n’est pas toujours simple.
Dans le paysage chrétien algérien, l’Église catholique n’est pas seule. Le protestantisme évangélique s’est développé surtout en Kabylie, mêlant question religieuse et question identitaire berbère. Et cette réalité existe un peu partout sur le continent. Visibiliser le catholicisme par un voyage du pape, c’est aussi soutenir les communautés catholiques locales concurrencées par ces nouveaux cultes chrétiens.
Que révèle ce voyage de la stratégie du Vatican en Afrique ?
Il montre qu’au Vatican on ne pense jamais l’Afrique comme un bloc. Léon XIV met bout à bout quatre réalités très différentes. En Algérie, on est dans un grand pays arabe et très majoritairement musulman.
Au Cameroun, on est dans un pays bilingue, francophone et anglophone, majoritairement chrétien, mais traversé depuis 2016 par la crise anglophone : son passage par Bamenda, épicentre de la contestation d’anglophones qui se disent marginalisés par un pouvoir dominé par la majorité francophone, sera très intéressant.
En Angola, on est au contraire dans un grand pays lusophone et très majoritairement chrétien, avec une Église de masse, très enracinée socialement. Et en Guinée équatoriale, le simple fait de se rendre dans ce pays est déjà un message : c’est un État hispanophone très verrouillé, avec à sa tête un régime autoritaire hautement répressif. Le programme sur place ne se résume pas à une messe : le pape visitera un hôpital psychiatrique, une prison à Bata…
Donc ce qui apparaît, c’est une diplomatie très fine. A Rome, rien n’est jamais complètement hors sol. Un voyage du pape dit toujours quelque chose de l’état du monde
