Point de vue-Tunisie. L’illusion de l’élimination des élites politiques

De G à D : Slim; Mestiri; Ladgham; Farhat; Caîd Essebsi; Ghannouchi; Jouini; Jazi; Dilou; N. Chebbi; Marzouki; Hammami; Ben Jaafar; Chahed; I. Chebbi; Chaouachi; Bouden; Madouni; Zaafrani; Ammar; Hajji
Aucun pouvoir n’est en mesure d’éliminer d’un trait les élites politiques, en dépit des apparences. L’histoire montre que, souvent, une élite se substitue mécaniquement à une autre. La circulation des élites est intrinsèque à la politique.
En bref
- Aucun pouvoir ne peut éliminer totalement les élites politiques.
- La disparition d’une élite ouvre toujours la voie à l’émergence d’une autre.
- Les purges, emprisonnements ou exclusions ne suppriment pas la conflictualité politique.
- Sous Ben Ali comme sous Kais Saïed, la circulation des élites continue de façon quasi mécanique.
- La politique a horreur du vide : de nouvelles élites apparaissent toujours, qu’elles soient dociles ou opposantes.
L’idée qu’un pouvoir puisse éliminer définitivement l’élite politique ou réduire à néant toute opposition est souvent démentie par l’histoire et par la théorie politique, y compris dans des contextes où la répression a atteint des niveaux extrêmes. Cette prétendue élimination des élites est systématiquement réfutée par le sociologue italien Vilfredo Pareto. Sa célèbre théorie de la « circulation des élites » constitue l’une des analyses les plus lucides de la dynamique du pouvoir (Traité de sociologie générale, 1916). Pour Pareto, toute société est inévitablement gouvernée par une minorité ou une élite. Cette élite n’est pas seulement « gouvernementale » au sens strict, elle est aussi « non gouvernementale », composée de ceux qui détiennent les ressources les plus décisives sur le plan économique, militaire, symbolique ou intellectuel. Il n’existe pas, d’après lui, de société sans élite. Plusieurs exemples historiques montrent, sous des formes différentes, que l’élimination physique, sociale ou symbolique des élites, proches ou adverses, ne supprime pas la conflictualité politique et n’empêche pas l’émergence de nouvelles élites.
>> A lire aussi : Point de vue. L’acrobatie d’une république dite islamique
Sous la Révolution française, on a tenté d’éradiquer l’ancienne aristocratie et les élites de l’Ancien Régime. Cela n’a pas empêché l’apparition rapide de nouvelles élites révolutionnaires, puis impériales, puis monarchiques après la Restauration. La Terreur de Robespierre a prétendu éliminer les ennemis du peuple, mais elle a plutôt dévoré ses propres acteurs. Plus tard, avec Napoléon Bonaparte, une nouvelle élite administrative et militaire est apparue. L’élimination d’une élite propulse de manière quasi mécanique la constitution d’une autre.
Dans l’Union soviétique sous Joseph Staline, les grandes purges des années 1930 visaient à détruire toute forme d’opposition au sein du parti et de la société. Des franges entières de l’élite révolutionnaire ont été exécutées, emprisonnées ou envoyées au goulag. Mais cette élimination massive n’a pas supprimé les tensions internes ni les luttes de pouvoir ; elle les a simplement déplacées dans des formes moins visibles au sein même du parti. Après la mort de Staline, ces tensions ont resurgi ouvertement, révélant que l’unanimité affichée n’était qu’une façade. Il en va de même dans l’Allemagne nazie sous Adolf Hitler. Le régime a éliminé brutalement les opposants politiques, interdit les partis et instauré un contrôle total de la société. Pourtant, même dans ce contexte, des formes de résistance ont pu subsister (réseaux clandestins, dissidences internes, tentatives de complot comme celle du 20 juillet 1944). L’opposition ne disparaît pas dans ces cas ; elle devient souterraine et fragmentée, puis réapparaît sous d’autres formes après la fin du nazisme et l’émergence d’un régime démocratique, du moins dans l’Allemagne de l’Est.
Plus récemment, en Afrique du Sud, le régime d’apartheid a tenté de marginaliser et de détruire les élites politiques noires, emprisonnant des figures de l’opposition comme Nelson Mandela. Mais cette stratégie n’a pas empêché la montée en puissance d’une opposition structurée, qui a fini par renverser le système et constituer une nouvelle élite après la libération de Mandela.
>> A lire aussi : Point de vue. Le peuple tunisien peut-il vraiment décider ?
Il en résulte que l’élimination d’une élite par un pouvoir ne signifie aucunement la fin des élites en tant que telles. Elle accélère plutôt leur transformation. En détruisant une élite politique existante hostile ou adverse, le pouvoir ouvre un espace qui sera occupé soit par une élite qu’il va fabriquer lui-même — plus docile et moins compétente —, soit par des élites différentes ou plus virulentes qui vont s’organiser en dehors de lui. Dans chaque cas (purges, élimination physique, emprisonnement, éloignement), une nouvelle élite émerge malgré tout, souvent issue du système lui-même, mais en le contredisant, et met en marche la dynamique de circulation et de substitution des élites.
>> A lire aussi : Point de vue – Tunisie. Sadok Belaïd ou l’impossible Constitution
Appliquée au cas tunisien, la théorie de Pareto permet d’éclairer encore l’idée que l’élimination des élites par le pouvoir ne signifie pas leur disparition. Sous l’autocrate Ben Ali, l’« élite politique » bourguibienne a été largement laminée, mais une nouvelle « élite sectorielle », comme l’appellent Michel Camau et Vincent Geisser (Le syndrome autoritaire, 2003), de type économique, technocratique ou issue de la société civile, s’y est substituée. De même, la Révolution tunisienne de 2011 peut être vue comme un moment de rupture illustrant une circulation des élites, où des acteurs jusque-là marginaux sous l’autoritarisme ont accédé aux sphères du pouvoir. Une nouvelle élite politique a émergé soudainement, comme par miracle, alors même qu’on disait que Ben Ali, durant 23 ans, avait éradiqué l’élite tunisienne. Certains acteurs, de Tunisie comme de l’étranger, ont réussi à s’investir dans de nouveaux partis politiques après la révolution, d’autres provenaient des mouvements associatifs, des syndicats, des universités, des grandes écoles ou des bureaux de consulting. La nature politique a horreur du vide.
>> A lire aussi : Point de vue. Le Liban, l’éternelle victime des guerres du Moyen-Orient
Aujourd’hui, sous Kais Saïed, l’opinion publique tend à croire à la marginalisation des partis et des élites politiques traditionnelles en raison de la concentration des pouvoirs entre les mains du président tunisien et de la persécution ou de l’emprisonnement des acteurs et dirigeants politiques. Pourtant, cela ne signifie nullement la disparition de l’élite, mais juste son déplacement ou sa recomposition, en dépit de son exclusion des débats publics. Le pouvoir actuel tend certes à promouvoir une nouvelle élite, la sienne, non politique, issue du secteur public, plus malléable et plus proche de sa vision. Il ignore sans doute qu’il va provoquer, à son tour, l’émergence d’autres acteurs futurs, en raison de la nécessaire circulation des élites, même si la pratique actuelle de l’opposition paraît éclatée.
>> A lire aussi : Point de vue. Le décisionnisme impulsif de Donald Trump
La question que nous suggère Pareto n’est donc pas de savoir si l’élite peut être éliminée, mais de savoir comment elle peut se transformer et à quel rythme. Car, à l’expérience, aucune société ne peut se passer d’élites, et aucun pouvoir ne peut les supprimer durablement. Il ne peut que participer, volontairement ou involontairement, à leur renouvellement. Toute tentative d’éradication totale de l’opposition ou de l’élite politique apparaît ainsi non seulement comme une méconnaissance des lois profondes du politique, mais aussi comme un moyen d’accélérer la formation de nouvelles élites, qui finiront à leur tour par contester l’ordre établi. Et ainsi va la marche des élites politiques et de leur « circulation ».
>> A lire aussi : Point de vue – Tunisie. Discuter ou pas avec les islamistes ?
