Phosphate : Washington veut sécuriser ses approvisionnements au Maghreb

 Phosphate : Washington veut sécuriser ses approvisionnements au Maghreb

A Gafsa en Tunisie, la CPG est en pleine expansion de sa production

Longtemps considéré comme une simple matière première agricole, le phosphate est désormais traité par Washington comme un véritable enjeu stratégique de sécurité économique et alimentaire.

Depuis son inscription, en novembre 2025, sur la liste américaine des minerais critiques, les États-Unis cherchent à réduire leur dépendance à des chaînes d’approvisionnement jugées vulnérables. Dans cette nouvelle stratégie, le Maroc et la Tunisie occupent une place particulière, mais avec deux approches respectives nettement différentes : acheter et faciliter les importations marocaines d’un côté, investir en amont dans le potentiel tunisien de l’autre.

 

Le Maroc, fournisseur déjà opérationnel

Pour Washington, le Maroc constitue d’abord une réponse immédiatement disponible. Le Royaume dispose en effet d’un avantage considérable : ses immenses réserves, son industrie intégrée et l’expérience de l’OCP dans l’extraction, la transformation et la production d’engrais. Selon le Washington Institute, le Maroc concentrerait environ 70 % des réserves mondiales connues de phosphate.

Cette position explique la décision prise par la Maison-Blanche en juin 2026 de suspendre temporairement certains droits de douane applicables aux engrais phosphatés marocains. L’objectif affiché de cette exemption exceptionnelle est de répondre à une insuffisance de l’offre américaine et de diversifier les fournisseurs. Washington ne cherche donc pas seulement à favoriser un partenaire commercial : il entend sécuriser une source d’approvisionnement dans un marché devenu stratégique.

Le contexte international explique cette accélération. En décembre 2025, la Chine avait suspendu ses exportations de phosphate jusqu’en août 2026, après avoir déjà fortement réduit ses ventes à l’étranger. Le choc a contribué à une hausse de 28 % en un an du prix du phosphate diammonique (ou DAP), un engrais essentiel pour l’agriculture. Pour les États-Unis, l’épisode a rappelé qu’une dépendance excessive à un seul fournisseur peut rapidement devenir un problème de souveraineté alimentaire.

Le Maroc apparaît ainsi comme le pilier immédiatement mobilisable de cette politique de diversification. Mais Washington sait aussi qu’une dépendance à un seul partenaire, même proche, ne constitue pas une véritable stratégie de résilience.

En 2025, le Maroc a produit environ 36 millions de tonnes de phosphate rocheux, porté par la stratégie industrielle du Groupe OCP (Office Chérifien des Phosphates).

 

Le pari de la prospection en Tunisie

Sans atteindre ses niveaux de référence d’avant révolution (la production annuelle de phosphate en Tunisie atteignait un niveau record de plus de 8,2 millions de tonnes en 2010), la production de phosphate en Tunisie amorce cela dit récemment un rebond progressif, passant d’environ 2,9 millions de tonnes en 2023 à près de 3,9 millions de tonnes en 2025, avec un objectif de 4,5 millions de tonnes visé pour 2026, et 11 millions de tonnes en 2030. L’État tunisien mobilise depuis peu d’importants investissements pour moderniser la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) et sécuriser la filière.

Visiblement consciente du potentiel de cette reprise, l’administration Trump affine son approche tunisienne. Le 11 août, le département d’État américain a ainsi lancé le programme « Safeguarding U.S. Critical Minerals Supply Chains – Tunisia », un document destiné à favoriser le développement des ressources phosphatières tunisiennes et à attirer des capitaux privés américains.

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Le dispositif ne se limite pas à faciliter des achats. Il vise à intervenir beaucoup plus en amont : financement, expertise technique, gouvernance des projets et sécurisation de futurs contrats d’approvisionnement. Plus de 100 millions de dollars d’investissements américains pourraient ainsi être mobilisés à court terme autour du projet de la société australienne PhosCo en Tunisie, avec une participation américaine envisagée à hauteur de 30 % à 40 %.

Cette offensive intervient alors que la filière tunisienne reste très loin de son plein régime. La production a été durablement affectée par le sous-investissement, les difficultés sociales et syndicales, les problèmes logistiques de transport et le vieillissement des infrastructures. Washington semble donc considérer ces faiblesses non seulement comme des obstacles, mais aussi comme une opportunité d’investissement. Un programme américain distinct prévoit déjà jusqu’à 1,536 million de dollars pour accompagner des projets privés, améliorer les standards techniques et favoriser l’intégration de la filière tunisienne aux marchés internationaux.

L’idée d’un futur « corridor phosphatier » reliant la Tunisie et le Maroc circule par ailleurs dans les think tanks introduits et les cercles de réflexion américains. Le Washington Institute défend notamment une architecture dans laquelle le Maroc jouerait le rôle de puissance industrielle et logistique, tandis que la Tunisie apporterait une capacité minière supplémentaire et une ouverture stratégique sur la Méditerranée.

Il s’agit d’une recommandation stratégique, et non d’une politique déjà formalisée. Aucun plan américain officiel instituant un tel corridor commun n’a toutefois été annoncé à ce stade.

Pour Tunis, l’enjeu dépasse donc largement la perspective de quelques investissements supplémentaires. Si la stratégie américaine se concrétise, le phosphate tunisien pourrait redevenir un actif géopolitique, au cœur de la compétition mondiale pour les ressources critiques. La question sera alors moins de savoir si Washington s’intéresse à la Tunisie que de déterminer jusqu’où l’État tunisien, sous mandat souverainiste du président Saïed, acceptera d’ouvrir cette filière cruciale à des capitaux et à des intérêts étrangers.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie