Tunisie. Vu sur les réseaux : les prêts « sur l’honneur » font réagir les Tunisiens

 Tunisie. Vu sur les réseaux : les prêts « sur l’honneur » font réagir les Tunisiens

Une loi récemment entrée en application en Tunisie suscite déjà de vives réactions, notamment sur les réseaux sociaux. Taxé d’angélisme, le texte impose aux banques privées de consacrer une part de leurs profits — fixée à 8 % — au financement sans conditions de prêts et de crédits destinés aux particuliers comme aux entreprises.

Particularité majeure du dispositif : ces crédits dits « sur l’honneur » seraient accordés sans intérêts et sans exigence de garanties classiques de remboursement. Présenté comme « un instrument de soutien au pouvoir d’achat, à l’investissement et à l’initiative économique », la mesure apparaît toutefois, pour nombre d’internautes et d’observateurs, comme une réponse aussi séduisante sur le papier que périlleuse dans la pratique.

Car en voulant faciliter radicalement l’accès au crédit, l’État semble se heurter aux règles élémentaires qui gouvernent précisément l’activité bancaire, à la faveur d’un texte à forte connotation idéologique.

Le décret n° 2026-148 du 23 juillet 2026, publié au Journal officiel de la République tunisienne du 24 juillet 2026, fixe ainsi les conditions et critères d’octroi des microfinancements d’honneur : il précise qu’ils sont accordés sans intérêts, sans sûretés ni garanties, et remboursables sur une durée maximale de deux ans, avec une période de grâce pouvant atteindre six mois.

Les plafonds sont fixés par l’article 4 du même décret à : 5 000 dinars maximum pour un particulier, exclusivement pour financer des besoins de consommation. 10 000 dinars maximum pour un porteur de micro-projet. 25 000 dinars maximum pour une petite ou moyenne entreprise économique (PME) ou une « société communautaire », une forme d’entreprenariat fortement encouragée par l’actuelle présidence de la République.

 

Une générosité bancaire décrétée par la loi

Dans un pays où l’accès au financement constitue depuis longtemps un obstacle pour les ménages, les jeunes entrepreneurs et les petites entreprises, l’idée de crédits plus accessibles ne peut laisser indifférent. Garanties immobilières, cautions, dossiers administratifs complexes et taux d’intérêt élevés écartent une partie importante de la population du système bancaire traditionnel.

C’est précisément sur ce terrain que la nouvelle législation entend intervenir. En contraignant les banques privées à mobiliser une fraction de leurs bénéfices en faveur de prêts sans intérêts et accordés sans garanties conventionnelles, le législateur semble vouloir faire de la banque un instrument direct de redistribution et de politique économique.

Mais c’est aussi là que le bât blesse. Une banque n’est pas un organisme caritatif et le crédit n’est pas une simple distribution d’argent. Le système bancaire repose sur l’évaluation du risque : avant de prêter, l’établissement cherche à déterminer la capacité future du client à rembourser. Supprimer intérêts et garanties revient donc, au moins en partie, à demander aux banques d’assumer un risque sans disposer des mécanismes habituellement utilisés pour le compenser.

Les défenseurs de la mesure pourraient rétorquer que le dispositif est limité à 8 % des profits et qu’il ne remet donc pas en cause l’ensemble de l’activité bancaire. Mais cette proportion, précisément parce qu’elle est imposée, soulève une autre question : jusqu’où l’État peut-il contraindre une entreprise privée à utiliser ses bénéfices selon des objectifs fixés par la puissance publique ?

 

Sur les réseaux sociaux, la crainte d’une fausse bonne idée

La mesure n’a pas tardé à alimenter les commentaires mi-hilares mi-incrédules sur la toile. Beaucoup y voient une « fausse bonne idée », fondée sur une vision idéalisée de l’emprunteur et sur l’hypothèse implicite que l’absence de garanties n’encouragera pas les défauts de paiement. Début août, face à l’impréparation manifeste des banques pour accueillir le flux de demandes, de nombreux Tunisiens improvisent des formulaires dédiés.

Le journaliste Ghassen Ksibi préfère en rire avec son banquier :

« Tout le monde parle du prêt sur l’honneur…

Mon banquier m’a dit : « Allez, faisons un petit calcul… »

8 % des bénéfices des banques, cela représente 120 milliards [de millimes]. Si on répartit cette somme de manière égale, cela donne :

  • 3 000 prêts de 5 000 dinars ;
  • 3 000 prêts de 10 000 dinars ;
  • 3 000 prêts de 25 000 dinars.

Autrement dit, il y aurait 9 000 citoyens — disons généreusement 10 000 personnes, tout au plus — qui pourraient en bénéficier. Sachant que le nombre de Tunisiens âgés de 20 à 65 ans est d’environ 7 millions, et qu’il va encore augmenter…

Bien sûr, ces prêts seront accordés chaque année, au rythme de l’augmentation des bénéfices des banques et de la croissance démographique. Avec beaucoup d’optimisme, mon tour — ou le vôtre — arrivera peut-être en 2097

L’essentiel, c’est que je suis déjà dans la file d’attente. Celui qui veut obtenir un prêt sur l’honneur n’a qu’à faire la queue et attendre. Attendons d’abord la circulaire de la Banque centrale, car sans circulaire, les banques ne commenceront pas à accorder ces crédits… Et je plains les employés de banque, les files d’attente risquent bientôt de ressembler à celles que l’on voit actuellement pour obtenir de l’eau minérale ! », ironise-t-il.

 

Dans le même registre facétieux, l’universitaire Mourad Allala a à son tour fait part de sa propre expérience sur Facebook :

« Ce matin, j’ai demandé à la chargée de clientèle d’une agence bancaire de la capitale s’il était possible d’obtenir un « prêt sur l’honneur » afin de « financer mes besoins de consommation », comme le prévoit le décret publié au Journal officiel de la République tunisienne le 24 juillet 2026. Elle m’a aimablement répondu : « Nous n’avons encore rien reçu de la Banque centrale. »

Insistant quelque peu, compte tenu de mon désir personnel de « participer » à ce projet révolutionnaire, je lui ai demandé à quelle date cela pourrait éventuellement devenir possible. Elle m’a répondu : « Peut-être en septembre… » Attendons donc le 1er septembre, ce n’est pas grave. Comme disaient les anciens : « Ce qui est bon peut bien attendre un peu… », n’est-ce pas ? »

 

L’artiste Rachid Gargouri a quant à lui opté pour la fiction :

« Je me suis rendu à la banque et j’y ai rencontré le directeur de l’agence. C’est là que j’ai déclamé : « Je suis venu prendre un prêt sur l’honneur. » … A vrai dire, il ne m’a demandé aucun document : ni carte d’identité, ni même une attestation de travail. Il m’a alors soufflé : « Approche. » Je me suis approché. Il a posé sa main sur ma tête et m’a suggéré : « Répète après moi : Je jure par Dieu Tout-Puissant, et ceci est mon engagement envers toi, que Sidi Rguib me punit si, après avoir obtenu le prêt, je ne le rembourse pas au bout de deux ans… » Voilà. J’ai répété après lui, il a ouvert le coffre-fort, m’a donné 5 000 dinars, et je suis rentré chez moi. »

 

Plus sérieusement, l’expert Mohamed Ali Daouas, diplômé de l’Université de Laval et président du Conseil national de la statistique déplore « l’impasse du court-termisme face à la crise », une tentation qui constitue selon lui « une bombe à retardement pour le secteur financier » :

 

Car le « prêt sur l’honneur » suppose, par définition, une confiance particulière dans la volonté de remboursement du bénéficiaire. Or, à grande échelle, comment sélectionner les clients ? Quels critères permettront de distinguer un ménage réellement solvable d’un demandeur incapable de rembourser ? Et surtout, qui supportera les pertes en cas d’impayés ? Pour l’opposition, derrière cette vision idyllique se cache l’idéologie présidentielle de la confiance en le citoyen « vertueux et patriote », lésé hier, et à qui il suffit de donner les moyens pour qu’il soit à la hauteur.

Le risque est celui d’un effet boomerang. Pour compenser les pertes éventuelles liées à ces crédits imposés, les banques pourraient être tentées de durcir leurs conditions sur les prêts classiques, d’augmenter certains frais ou de réduire leur exposition au risque dans d’autres secteurs. Autrement dit, une politique destinée à faciliter l’accès au financement pourrait indirectement renchérir ou compliquer l’accès au crédit pour les autres clients.

La question est également celle de l’aléa moral. Lorsqu’un emprunt ne porte pas d’intérêt et ne nécessite pas de garantie, la frontière peut devenir plus floue entre un crédit exceptionnel destiné à soutenir un projet viable et une somme d’argent dont le remboursement devient, dans les faits, incertain. Sans dispositif de sélection rigoureux, la générosité initiale pourrait rapidement se transformer en créances irrécouvrables. Sans garde-fous, la Tunisie post 2026 risque de découvrir qu’en matière financière, les meilleures intentions ne suffisent pas toujours à faire disparaître le risque. Et que décréter la confiance ne garantit pas nécessairement le remboursement, quand bien même on disposerait de beaucoup d’honneur.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie