Tunisie : après l’eau et l’électricité, la peur de manquer d’essence

Reprise progressive de la distribution du carburant dans la nuit du jeudi au vendredi 21 août
L’été 2026 n’en finit décidément pas d’ajouter une crise à une autre en Tunisie. Après les coupures d’eau, les difficultés d’approvisionnement en eau minérale et les épisodes de perturbations électriques, voilà que la Tunisie a connu, jeudi 20 août, une brutale alerte sur le front des carburants.
En pleine canicule, une grève surprise des chauffeurs chargés du transport des produits pétroliers a bloqué la zone pétrolière stratégique de Radès et déclenché, en quelques heures, un mouvement de panique causant le chaos jusqu’à la tombée de la nuit dans les stations-service du Grand Tunis, où des bagarres sporadiques ont éclaté.
De longues files de véhicules se sont formées, pare-chocs contre pare-chocs, transformant une perturbation de quelques heures en nouvelle démonstration de la fragilité d’un été déjà vécu sous le signe des pénuries et des défaillances des services essentiels. Dans certaines zones comme à Sidi Bou Saïd, les coupures d’électricité ont achevé de créer un surcroît de galère, en ajoutant la spirale d’une attente à une autre.
À Radès, quelques heures de blocage ont suffi
Le mouvement a démarré sans préavis jeudi matin, lorsque des chauffeurs de camions-citernes ont bloqué les accès à la zone pétrolière de Radès, empêchant les véhicules chargés de carburant de quitter les dépôts pour approvisionner les stations-service. La distribution a ainsi été brutalement perturbée dans la capitale et ses environs. Le hashtag grève sauvage se propage alors sur les réseaux sociaux, avec la perspective anxiogène d’un weekend d’août sans une goutte d’essence et des appels à faire intervenir l’armée.
À l’origine de la contestation, des revendications sociales et professionnelles qui ne datent pas d’hier. Les chauffeurs réclamaient notamment l’application d’augmentations prévues dans le secteur ainsi que la régularisation de questions liées aux cotisations sociales. Le mouvement n’avait toutefois pas été appelé par l’UGTT : le secrétaire général de la Fédération générale du pétrole et des produits chimiques l’a qualifié de mouvement « anarchique ». Il s’en désolidarise tout en estimant que les tensions accumulées dans certaines entreprises privées et le blocage du dialogue social rendaient une telle explosion prévisible.
Mais, comme souvent en Tunisie, la crise logistique s’est rapidement doublée d’une crise de confiance. À la simple perspective d’un ralentissement des livraisons, des automobilistes se sont précipités vers les pompes. Certaines stations ont été prises d’assaut, les files ont débordé sur la chaussée et la circulation s’est compliquée dans plusieurs secteurs. Aucun élément ne permettait pourtant d’établir l’existence d’une pénurie nationale : c’est bien la crainte de manquer qui a contribué à amplifier les conséquences immédiates du blocage.
Illustration de l’irrationnalité ambiante, avec la reprise vendredi matin d’un rythme d’approvisionnement normal dans les stations, les files à rallonge persistent devant les pompes.
« La Tunisie fait face à une crise multidimensionnelle, marquée par des coupures d’électricité, des pénuries d’eau et une grève soudaine du circuit de transports du carburant qui pèsent lourdement sur nos quotidiens. Si ces difficultés exaspèrent légitimement la population, les réactions de panique — telles que la ruée massive vers les stations-service — finissent par aggraver la situation en provoquant des blocages monstres et un risque réel de pénurie de carburant », déplore Karim Mahjoubi, cadre retraité.
Une levée rapide, mais le symptôme d’un été sous tension
La grève a finalement été levée dans la soirée de jeudi, après plusieurs heures de paralysie. La reprise du travail des chauffeurs permet désormais le redémarrage des livraisons, même si le retour à la normale dans les stations les plus touchées doit se faire progressivement, le temps de résorber le retard accumulé et de reconstituer les stocks.
L’épisode laisse néanmoins un goût amer. Car ce nouvel incident intervient au terme d’un été où chaque difficulté semble en appeler une autre, en cascade. Une coupure d’eau pousse les ménages à stocker de l’eau minérale ; une rumeur de pénurie provoque des achats préventifs ; une panne ou un blocage localisé suffit ensuite à désorganiser tout un secteur.
L’image de ces files interminables, sous une chaleur accablante, restera comme un nouveau symbole d’un été exténuant. Qu’une grève surprise puisse bloquer un maillon stratégique de la distribution n’est pas une première. Mais que des citoyens en chronique déficit de confiance soient prêts à croire qu’une perturbation ordinaire peut, à tout moment, devenir une nouvelle crise, est au final autrement plus préoccupant.
