Mostafa Derkaoui, une autre idée du cinéma marocain

 Mostafa Derkaoui, une autre idée du cinéma marocain

Mostafa Derkaoui, dans les dernières années de sa vie, après plus d’un demi-siècle consacré au cinéma marocain.

Le cinéma marocain perd l’un de ses grands pionniers. Mostafa Derkaoui s’est éteint jeudi 20 août, à l’âge de 82 ans. Réalisateur, scénariste et producteur, il laisse une œuvre singulière, libre et profondément ancrée dans la société marocaine. De « De quelques événements sans signification » à « Casablanca by Night », il n’a cessé de porter sur le Maroc un regard personnel, libre et sans concession.

En bref

  • Mostafa Derkaoui est décédé le 20 août 2026, à l’âge de 82 ans.
  • Né à Oujda en 1944, il appartient à la génération fondatrice du cinéma marocain moderne.
  • Il s’est formé à Casablanca, à l’IDHEC puis à l’École de cinéma de Łódź, en Pologne.
  • Son premier long métrage, « De quelques événements sans signification », réalisé en 1974, est devenu un film culte.
  • Longtemps censuré et quasiment invisible, le film a été restauré et redécouvert au niveau international.
  • Derkaoui a réalisé une quinzaine de longs métrages et de nombreux courts métrages.
  • Le Festival international du film de Marrakech lui a consacré un hommage en 2007.
  • Il a été décoré en 2016 du Ouissam Al Moukafaa Al Wataniya.

>> Lire aussi : Cannes 2026 : reconnaissance sous conditions pour les cinémas du Sud

Une voix libre du cinéma marocain

Né à Oujda en 1944, il commence par étudier la philosophie. En parallèle, il fréquente le Conservatoire d’art dramatique de Casablanca. Cette formation nourrit un cinéma où se croisent littérature, théâtre, pensée et musique.

En 1963, il rejoint l’IDHEC à Paris. Il part ensuite en Pologne et intègre, avec son frère Abdelkrim, la prestigieuse École nationale de cinéma, de théâtre et de télévision de Łódź. Il y obtient son diplôme de réalisation en 1972 et y réalise plusieurs courts métrages.

Son cinéma naît dans les années 1970, à un moment où le septième art marocain cherche encore ses propres formes. Avec d’autres réalisateurs de sa génération, il participe à l’émergence d’un langage cinématographique ancré dans la réalité du pays.

 

Tournage de « De quelques événements sans signification », en 1974, dans un café de Casablanca

« De quelques événements sans signification », le film qui a marqué une rupture

En 1974, Derkaoui réalise son premier long métrage, « De quelques événements sans signification ».

Le film suit une équipe de jeunes cinéastes à la recherche d’un sujet dans les rues de Casablanca. Au fil de leurs rencontres, ils interrogent des habitants sur leur vie et sur la société marocaine. Un meurtre commis dans un café bouleverse leur démarche et devient le point de départ d’une réflexion sur le cinéma et la réalité sociale.

Derkaoui brouille les frontières entre fiction et documentaire. Il fait entrer dans son film les paroles de personnes rencontrées dans la rue et interroge, à travers elles, la place du cinéma dans la société.

Le résultat est radical pour son époque. Le film « De quelques événements sans signification » est censuré au Maroc. Il ne connaîtra qu’une projection publique à Paris en 1975 avant de disparaître pendant des décennies. Une copie est retrouvée en 2016. Restauré, le film est présenté à la Berlinale en 2019, près de 45 ans après sa réalisation.

Cette renaissance permet à une nouvelle génération de découvrir une œuvre longtemps tenue à distance des écrans. Elle contribue aussi à replacer Derkaoui parmi les figures majeures du cinéma marocain.

Un cinéma à contre-courant

Parmi ses œuvres figurent « Les Beaux jours de Chahrazade », « Titre provisoire », « Fiction première », « Je(u) au passé », « Les Sept portes de la nuit », « La Grande Allégorie », « Les Amours de Haj Mokhtar Soldi », « Casablanca by Night » et « Casablanca Daylight ».

Avec « Casablanca by Night », sorti en 2003, il touche aussi un large public. Le film connaît un important succès commercial et dépasse les 340 000 billets vendus, un chiffre considérable pour le cinéma marocain de l’époque.

Derkaoui a ainsi su passer d’un cinéma expérimental à des œuvres plus populaires, sans perdre son regard sur la société.

Une génération qui a construit le cinéma marocain

Mostafa Derkaoui appartient à une génération fondatrice du cinéma marocain moderne. Aux côtés de cinéastes comme Mohamed Reggab, Ahmed El Maanouni, Souheil Ben Barka ou Abdelkader Lagtaâ, il contribue à l’émergence d’un cinéma plus personnel et plus audacieux.

Il ne s’agissait plus seulement de raconter des histoires. Il fallait aussi inventer une manière de les raconter.

Un héritage qui dépasse ses films

La reconnaissance est parfois venue tard. En 2007, le Festival international du film de Marrakech lui rend hommage. En 2016, le roi Mohammed VI lui décerne le Ouissam Al Moukafaa Al Wataniya au grade d’officier.

Son œuvre connaît ainsi une nouvelle vie depuis une dizaine d’années.

Sa disparition intervient par ailleurs alors que le Festival de cinéma de Douarnenez, en Bretagne, consacre cette année sa 48e édition aux « Marocs ». Sa programmation revient notamment sur les cinéastes marocains formés à Łódź, parmi lesquels figure Derkaoui.

Le Maroc lui dit adieu

À l’annonce de sa disparition, les hommages se multiplient dans le monde culturel marocain. Ils saluent un cinéaste qui a contribué à donner au septième art marocain une voix singulière.

Un cinéma qui regarde le réel sans détour. Qui accepte le doute. Qui pose des questions plutôt que de fournir des réponses. Mostafa Derkaoui disparaît, mais ses films restent.

>> Lire aussi : Coup de cœur. Wael Shawky – Drama 1882, une histoire des histoires

Avatar photo

Hella Habib

Journaliste culturelle et politique, a dirigé le magazine Maison & Jasmin, consacré à l’architecture et à l’art, avant d’occuper des fonctions de rédaction en chef au sein du quotidien La Presse de Tunisie. Journaliste au Courrier de l’Atlas.