Karacena, un autre visage de la jeunesse marocaine

Festival Karacena, du 21 au 31 août 2026 à Salé, au Maroc.
À Salé, les apprentis de l’école Shems’y apprennent à défier la gravité mais aussi un destin tracé. De Othmane à Zahra, de Brahim à Saïd, leurs parcours racontent une jeunesse qui rêve de voyager sans renoncer à ses racines. Une philosophie portée par cette école de cirque née d’un projet social, où l’art devient un moyen de reprendre confiance et de construire son avenir.
En bref
- À Salé, l’école nationale de cirque Shems’y forme de jeunes artistes professionnels.
- Othmane et Zahra voient le voyage comme une occasion de se former sans renoncer au Maroc.
- L’école est issue d’un projet social porté par l’AMESIP.
- Plusieurs anciens élèves travaillent aujourd’hui à l’étranger avant de revenir transmettre leur savoir.
- Karacena met en scène cette jeunesse à travers le cirque, le voyage et la transmission.

Alors que la XIᵉ édition du festival Karacena bat son plein, entre deux spectacles, les apprentis de l’école Shems’y sont incapables de rester les bras ballants. En attendant la navette qui doit les conduire de la médina de Salé, où vient de s’achever le spectacle Chajarah, à la Kasbah des Gnaouas, forteresse du XVIIIe siècle qui leur tient lieu d’école, ils ne peuvent s’empêcher de faire quelques acrobaties. Et voilà l’un d’entre eux en train de faire le poirier sur une « pikala », un vélo. Une main sur le guidon, l’autre sur la selle. Les pieds pointés vers le ciel bleu de cette fin août, il brave la loi de l’apesanteur comme d’autres respirent. Presque sans y penser. Autour de lui, ses camarades maintiennent la bicyclette, rient, l’encouragent. L’attente se transforme en séance d’entraînement improvisée. Belle illustration de la thématique de cette édition de Karacena : faire corps…
Pour la quarantaine d’apprentis, majoritairement des garçons, actuellement en formation au sein de cet établissement atypique qui a ouvert ses portes en 2009, le cirque n’est pas seulement une discipline. C’est leur futur métier et une façon d’habiter le monde.
Shems’y, une école tremplin
Othmane, jeune voltigeur de 18 ans, actuellement en deuxième année, a pratiqué la danse contemporaine et le théâtre à Rabat avant de choisir le tissu aérien. Il décrit cette technique comme un dialogue physique intense entre le sol et les hauteurs. « Grâce à cela, j’ai développé une grande confiance en moi et en mon corps. » Sa mère, d’abord terrifiée par le risque de chute, est aujourd’hui sa première supportrice, remplie de fierté depuis qu’elle l’a vu briller sur scène.

Pour ce Slaoui, la formation de trois ans à Shems’y est un tremplin. S’il rêve de partir se perfectionner en France ou en Russie, son ambition ultime reste d’importer ce savoir-faire chez lui : « Le cirque à l’étranger est plus développé, alors qu’au Maroc, il commence tout juste à émerger, il commence tout juste à respirer. »
Même son de cloche chez Zahra, 25 ans, qui a choisi la roue Cyr, grand cerceau métallique au sein duquel elle se meut avec une aisance déconcertante. Issue de la promotion 2025, elle s’enorgueillit d’être « la seule fille au Maroc à avoir choisi cette discipline, d’habitude réservée aux garçons ». Originaire de Fès, elle a découvert l’école grâce à une amie. Sa famille a d’abord exprimé de fortes réticences : « Surtout parce que je suis une fille, ils me disaient que ce n’était pas possible de vivre ainsi, de voyager. » Mais face à sa virtuosité et à sa détermination, ses proches ont fini par capituler et par éprouver une immense admiration.

Aujourd’hui, cette pionnière rêve de monter une compagnie entièrement féminine au Maroc. Elle veut voyager, voir le monde, partir en tournée dans d’autres pays, mais avec sa terre natale comme point d’ancrage. « Je n’arrive pas à m’imaginer vivre ailleurs. C’est ici que je suis née, c’est ici que j’ai grandi, et c’est ici que sont mes proches et je suis attachée à ma culture. »
Othmane, Zahra et tant d’autres dessinent ainsi un autre visage de la jeunesse marocaine. Leurs discours tranchent avec les images qui saturent l’espace médiatique depuis la crise de Sebta fin juillet. Pour eux, partir ne signifie pas nécessairement fuir, quitte à mettre sa vie en danger. Voyager peut aussi être un choix professionnel, une manière de se former et, surtout, de revenir.
Le cirque, un projet social d’abord
Cette philosophie de l’enracinement par l’art est justement le grand combat de Zakaria Benyamina, le directeur des études. Entre les urgences logistiques, les appels incessants et la coordination des spectacles, de la rue au riad Dar Belkadi, il rappelle que Shems’y est née d’un projet social profond : assurer un avenir et un accompagnement aux enfants en rupture scolaire ou issus de situations familiales très précaires.
Cet écosystème unique s’épanouit sous l’égide de l’AMESIP (Association Marocaine d’Aide aux Enfants en Situation Précaire), fondée et présidée par Touraya Jaïdi Bouabid. Depuis la fin des années 1980, cette pionnière de la solidarité s’efforce d’offrir à des jeunes malmenés par la vie une deuxième chance, via des structures implantées à Salé, Fès ou Aïn Atiq, non loin de la capitale.

Devenue la seule école professionnelle accréditée de cirque en Afrique, elle séduit désormais des profils titulaires du bac ou d’un master mais aussi des étudiants étrangers venus de Guinée ou de Londres attirés par la qualité de l’enseignement et sa gratuité.
Pour Zakaria Benyamina, Shems’y ne forme pas seulement des acrobates et des jongleurs mais reconstruit des destins. Face aux sirènes de l’émigration clandestine, le hrig, il oppose l’autonomisation que procure la scène. « Quand un jeune intègre l’école, rencontre des artistes, se produit sur scène et que le public l’applaudit, on construit un être humain », explique-t-il avec passion. « Il acquiert une telle estime de lui-même et une telle dignité qu’il ne peut plus accepter de se dégrader en partant clandestinement. »
Pour autant, cela ne signifie pas que les diplômés ne rêvent pas de carrière internationale. Près de la moitié des diplômés de Shems’y évoluent à l’étranger, mais ils y partent dans le cadre de contrats en bonne et due forme, fiers de leur statut d’artistes internationaux et munis de visas de travail.
Partir pour revenir
Le parcours de Brahim l’illustre à merveille. Lauréat de la promotion 2022 et spécialiste du mât chinois, il a animé spectacles et ateliers aux quatre coins du monde : de la Guadeloupe à l’Angleterre en passant par Abidjan. Originaire de Fès, il affirme sans détour que l’école a complètement changé sa vie, lui apprenant la discipline, la persévérance et le dépassement de soi. S’il évolue aujourd’hui sur les scènes marocaines et internationales, son but ultime est de s’ancrer dans son pays pour transmettre ce qu’il a appris et accompagner, à son tour, les futurs artistes marocains.
Brahim incarne cette nouvelle génération d’artistes qui voyagent avant de revenir transmettre. Saïd, 37 ans, lui, appartient à celle qui a ouvert la voie. Ensemble, ils forment la compagnie Zid — « avance » en darija — qui a régalé les festivaliers avec Zarbia, un hommage humoristique et acrobatique au tapis marocain.

Originaire de Casablanca, Saïd a commencé par le Parkour de rue avant d’intégrer Shems’y en 2011. Diplômé en 2014, il s’est perfectionné en France et en Belgique, où il a étudié la dramaturgie du cirque. Il a ensuite enseigné et joué dans des écoles en France, en Angleterre et dans divers pays africains. Son port d’attache est resté le Maroc. Il est revenu s’installer à Casablanca pour y structurer le Parkour, monter ses propres projets et animer des ateliers.
« J’ai voyagé, j’ai enseigné en Europe et en Afrique, mais mon avenir est au Maroc. Pourquoi pas des festivals de Parkour et de cirque à Casablanca ? C’est ça mon rêve aujourd’hui : transmettre et faire respirer cet art chez moi », confie-t-il.
Faire respirer l’art chez soi. La formule de Saïd pourrait résumer à elle seule ces trajectoires : Othmane veut rapporter au Maroc ce qu’il aura appris ailleurs, Zahra refuse d’imaginer son avenir loin de sa terre, tandis que Saïd et Brahim veulent à leur tour transmettre.
À Salé, la mer comme horizon
Sur le parvis de la Kasbah des Gnaouas, le spectacle Rihla, où il est question de voyage, vient de s’achever. Le public hétéroclite qui vient d’assister à cette représentation gratuite se disperse. À quelques mètres, d’autres jeunes s’apprêtent à rejoindre une autre scène.
Place à Moussa, l’enfant des mers, un spectacle équestre dont les participants sont issus de la Maison du nouveau départ, un centre d’équithérapie qui prend en charge des mineurs déscolarisés. Le spectacle, porté par la voix de la conteuse Halima Hamdane, est inspiré de l’histoire de l’un d’entre eux, Moussa, un Guinéen de dix ans. Et ce soir, il incarne son propre personnage.

Les notes solennelles de It’s a Fight de Peter Fox emplissent l’air alors que l’horizon commence à s’embraser. Les apprentis entrent en piste quand le soleil rougeoyant entame sa plongée vers l’Atlantique. Sous la lumière dorée du crépuscule, les corps s’élèvent, voltigent et recommencent sous des tonnerres d’applaudissements.
La mer est là, immense, elle n’est plus la frontière à franchir, le danger à braver mais un écrin pour les ambitions d’une jeunesse. La nuit tombe sur Salé mais pas sur une jeunesse qui ne renonce pas à ses désirs.
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Vos questions sur Shems’y et Karacena
Qu’est-ce que l’école Shems’y ?
L’École nationale de cirque Shems’y, à Salé, forme depuis 2009 des artistes professionnels du cirque. La formation dure généralement trois ans.
Qui porte l’école Shems’y ?
L’école est portée par l’AMESIP, l’Association marocaine d’aide aux enfants en situation précaire. L’association présente la formation circassienne comme un outil de réinsertion et d’insertion socio-économique.
Qu’est-ce que Karacena ?
Karacena est la Biennale internationale des arts du cirque et du voyage organisée à Salé, notamment autour de l’École nationale de cirque Shems’y. L’édition 2026 est la 11e.
Quel est le lien entre le cirque et le projet social de Shems’y ?
L’AMESIP considère la formation artistique comme un levier d’émancipation, de réinsertion et d’accès à la dignité par le travail.
Les anciens élèves de Shems’y travaillent-ils à l’étranger ?
Le reportage indique que près de la moitié des diplômés évoluent à l’étranger, notamment dans le cadre de contrats professionnels.
