En Palestine, le foot reprend sa course entre les décombres

 En Palestine, le foot reprend sa course entre les décombres

Drapeau palestinien avant un match de la « Coupe des mille martyrs » à Al-Ram, en Cisjordanie occupée. © AHMAD GHARABLI / AFP

Dix minutes et quatorze secondes. C’est le temps qu’il a fallu, vendredi 4 septembre, avant que l’arbitre n’interrompe le jeu pour une minute de silence, un chiffre qui n’a rien d’un hasard. Il fait écho aux 1 014 sportifs palestiniens tués depuis le 7 octobre 2023, auxquels est dédiée la compétition qui vient de reprendre : la « Coupe des mille martyrs ».

En bref

  • Le football palestinien reprend après trois ans d’interruption.
  • La « Coupe des mille martyrs » a débuté le 4 septembre.
  • Le tournoi est organisé simultanément en Cisjordanie, à Gaza et au Liban.
  • La compétition rend hommage aux 1 014 sportifs palestiniens tués depuis le 7 octobre 2023.
  • 226 clubs participent à cette édition.

Ce jour-là, à Al-Ram, en Cisjordanie occupée, un homme a retrouvé sa place derrière un micro qu’il n’avait pas tenu depuis trois ans. Khalil Jadallah a passé cette période à commenter, non plus des buts, mais des hommages : les noms des joueurs tombés sous les bombes, un par un.

Vendredi, pour la première fois depuis le début de la guerre, il a pu commenter un match. Il dit sa joie, mêlée à une tristesse qui ne le quitte pas, celle d’avoir vu disparaître joueurs, supporteurs, dirigeants, arbitres.

Supporters brandissant une banderole « 1 000 martyrs n’est pas un chiffre » lors d’un match à Al-Ram
Des supporters brandissent une banderole sur laquelle est inscrit : « 1 000 martyrs n’est pas un chiffre, le plus important, c’est leur cause », lors du match entre Jabal Al-Mukaber et Shabab Al-Khalil, à Al-Ram, en Cisjordanie, le 4 septembre 2026. © AHMAD GHARABLI / AFP

 

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Une compétition lancée dans trois territoires

Le lancement du tournoi, le 4 septembre, s’est fait simultanément dans trois territoires : la Cisjordanie occupée, la bande de Gaza et les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Une manière de dire que le football palestinien ne se limite à aucune frontière, ni à aucun mur.

À Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, le décor est tout autre qu’à Al-Ram : un petit terrain bordé de palmiers, des chaises en plastique alignées pour les spectateurs, et alentour, un territoire que les bombardements ont ravagé. Certains stades servent encore d’abri à des familles déplacées. C’est là que Khadamat Rafah affrontait Chabab Rafah.

Spectateurs lors du match d’ouverture de la Coupe des mille martyrs à Deir al-Balah, dans la bande de Gaza
Des spectateurs assistent au match d’ouverture entre Shabab Rafah et Khadamat Rafah, dans le cadre de la « Coupe des mille martyrs », à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 4 septembre 2026. © EYAD BABA / AFP

Pour Khalil Matar, joueur de Khadamat Rafah, cette coupe est une façon de rendre hommage aux coéquipiers avec qui il partageait autrefois le terrain, et qui ne sont plus là pour y jouer.

Le sport, ici, ne s’est jamais complètement détaché du compte des morts. Les instances palestiniennes accusent depuis le début du conflit Israël d’avoir tué des figures du football et détruit des infrastructures sportives à Gaza.

Le 22 juillet, l’armée israélienne a affirmé que douze des joueurs, arbitres et entraîneurs tués pendant la guerre appartenaient en réalité à des groupes armés, une version que la Fédération palestinienne de football rejette catégoriquement.

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Le football comme symbole de résistance

Le symbole ne se limite pas à l’appellation de la compétition. À Al-Ram, un monument portant les noms des sportifs tués a été érigé à l’entrée du siège de la Fédération, jouxtant le stade de la ville, à quelques mètres du mur de séparation entre Jérusalem et la Cisjordanie.

Avant le coup d’envoi, sous surveillance renforcée par crainte de raids israéliens, des enfants ont fait le tour de la pelouse en portant un drapeau palestinien plié comme un linceul. L’hymne national a suivi, joué par un orchestre.

Dans les tribunes, les écrans diffusaient les portraits des disparus, accompagnés d’un message sobre : « Le football revient en Palestine. »

Pour Samir Issa, ancien entraîneur, la revendication tient en une phrase : les Palestiniens ont le droit de pratiquer le sport « normalement, dans toutes ses disciplines ». Une normalité qui, dans ce contexte, est un acte de résistance.

226 clubs sont engagés dans cette édition : 146 en Cisjordanie occupée, 44 dans la bande de Gaza, 36 dans les camps de réfugiés du Liban. Une cartographie qui dessine, en creux, celle de la diaspora et de l’occupation.

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La reprise du tournoi ne signe pourtant aucune accalmie. Le cessez-le-feu entré en vigueur à Gaza en octobre 2025 n’a pas mis fin aux violences sur place, tandis que les attaques de colons se multiplient en Cisjordanie occupée.

C’est peut-être ce qui donne son sens réel à la formule de Khalil Jadallah, revenu à son micro après trois ans de deuil commenté : au milieu de tout ce qui pousse à renoncer, rejouer est une manière de prouver qu’on tient encore debout.

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Nadir Dendoune

Nadir Dendoune est journaliste, chroniqueur, écrivain et réalisateur. Il collabore à la rédaction web du Courrier de l’Atlas, où il publie des chroniques et des récits mêlant engagement social, regard critique et expérience personnelle. Né à Saint-Denis de parents algériens, il s’est fait connaître du grand public par son parcours atypique et ses défis hors normes. Aventurier autodidacte, il entreprend un tour du monde à vélo avant de gravir l’Everest sans expérience préalable de l’alpinisme. Cette ascension donne naissance à son livre Un tocard sur le toit du monde (2010), récit autobiographique devenu un succès d’édition et adapté au cinéma en 2017 sous le titre L’Ascension.Auteur engagé, Nadir Dendoune explore dans ses ouvrages les thèmes de l’identité, de l’immigration et des fractures sociales. Dans Lettre ouverte à un fils d’immigré, il s’adresse à la jeunesse issue des quartiers populaires et interroge les déterminismes sociaux. Avec Journal de guerre d’un pacifiste, il revient sur son arrestation en Irak en 2003 alors qu’il servait de « bouclier humain », livrant un témoignage personnel sur la guerre et l’engagement. Il publie également Nos rêves de pauvres (2017), récit intime consacré à son père et à l’histoire de l’immigration algérienne en France.Son travail journalistique et littéraire se caractérise par une écriture directe, incarnée et accessible, nourrie d’expériences vécues. À travers ses chroniques et ses livres, il questionne les rapports de pouvoir, les inégalités sociales et la possibilité de s’affranchir des assignations.Au sein du Courrier de l’Atlas, il contribue au développement éditorial numérique et apporte une voix singulière, à la croisée du récit autobiographique, de l’analyse sociale et du témoignage engagé.