Tunisie. Mort de l’industriel Lazhar Sta en détention : une disparition qui ravive le débat sur les conditions carcérales

Le décès de l’homme d’affaires Lazhar Sta (72 ans), survenu après une dégradation brutale de son état de santé alors qu’il était détenu, provoque une vive émotion en Tunisie. Sa fille Amina Sta accuse l’administration pénitentiaire de négligence et réclame que toute la lumière soit faite sur les circonstances de sa mort.

L’affaire remet sous les projecteurs la situation des détenus malades et les nombreux décès signalés dans les prisons tunisiennes durant l’été marqué par une forte canicule. La nouvelle a été rendue publique hier 8 septembre par Amina Sta, une influenceuse et chroniqueuse TV suivie par plus d’1,2 million d’abonnés, très impliquée dans le suivi du dossier de son père.

 

Les informations disponibles indiquent qu’il avait été transféré dans un hôpital de la capitale après une aggravation de son état et qu’il y était pris en charge depuis plusieurs jours. Les circonstances médicales précises de son décès n’ont toutefois pas été communiquées officiellement.

La disparition de cette figure connue du patronat tunisien dépasse le seul cadre d’une affaire judiciaire. Elle pose de nouveau la question de la prise en charge médicale des détenus dans des prisons surpeuplées, particulièrement ceux souffrant de pathologies chroniques. Une vidéo d’Amina Sta tentant de remettre sans succès des médicaments destinés à son père au personnel de la prison a notamment refait surface.

 

De l’ascension industrielle à une interminable bataille judiciaire

Lazhar Sta avait construit une partie importante de sa fortune et sa sulfureuse réputation dans le monde des affaires tunisien. Il fut l’un des acteurs à l’origine de Carthage Cement, dont il a été directeur général, un projet industriel d’une méga cimenterie devenu emblématique de la période précédant la révolution de 2011. Son parcours l’avait également rapproché du cercle économique de l’ancien régime, à travers son association avec Belhassen Trabelsi, beau-frère de Zine El Abidine Ben Ali.

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Après la révolution, son nom apparaît dans plusieurs dossiers judiciaires liés aux affaires économiques de l’ancien régime. En novembre 2019, la justice avait ordonné son placement en détention. Il avait finalement bénéficié d’une libération provisoire en décembre 2022. Mais cette parenthèse n’aura pas mis fin à ses démêlés judiciaires.

Sta avait surtout été l’un des hommes d’affaires à avoir tenté de recourir au mécanisme d’arbitrage et de réconciliation de l’Instance vérité et dignité (IVD). Le dispositif de justice transitionnelle devait permettre aux personnes impliquées dans des dossiers de corruption financière de reconnaître les faits, de restituer les sommes dues et de parvenir à un règlement négocié avec l’État.

Mais le mécanisme s’est enlisé avant l’expiration du mandat de l’IVD en décembre 2018. Les blocages institutionnels et l’absence de coopération de certaines structures de l’État ont largement contribué à l’échec de cette procédure, privant plusieurs dossiers, dont celui de Lazhar Sta, d’un règlement définitif.

Cette réconciliation inaboutie constitue aujourd’hui un élément important de son parcours judiciaire : une tentative de sortir du contentieux par la voie de la justice transitionnelle qui n’a finalement pas abouti, laissant les procédures pénales poursuivre leur cours des années durant.

 

Amina Sta accuse et promet d’internationaliser l’affaire

Ces derniers mois, la santé du septuagénaire Sta s’était fortement dégradée. Sa fille Amina Sta avait multiplié les prises de parole pour alerter sur sa situation. Après son décès, elle a directement mis en cause les autorités pénitentiaires, dénonçant « des négligences et des insuffisances dans la prise en charge médicale » selon elle. Elle a également annoncé son intention d’engager des démarches pour défendre les droits de son père, évoquant jusqu’à la possibilité de saisir des juridictions internationales.

A ce stade, ces graves accusations ne sont pas corroborées par une communication officielle établissant un lien entre d’éventuels manquements pénitentiaires et le décès. Elles n’en posent pas moins une question essentielle : dans quelles conditions un détenu gravement malade est-il suivi, soigné et, le cas échéant, transféré à l’hôpital durant un été exceptionnellement chaud ?

La mort de Lazhar Sta intervient en outre dans un contexte particulièrement sensible. Depuis plusieurs semaines, des organisations de défense des droits humains, des avocats et des familles alertent sur une succession de décès en détention. Cinq morts avaient notamment été signalées fin août à la prison de Mornaguia, tandis que d’autres décès ont été rapportés dans différentes prisons durant les vagues de chaleur de l’été.

Certaines ONG ont même fait état d’un bilan beaucoup plus lourd durant la période de canicule, évoquant une quarantaine de détenus morts pendant les vagues de chaleur. Ces chiffres, qui ne constituent pas à ce stade un bilan officiel consolidé, alimentent les interrogations sur les conditions de détention, la ventilation des cellules, l’accès à l’eau, le suivi des personnes vulnérables et la capacité du système pénitentiaire à faire face aux épisodes climatiques extrêmes.

Mardi, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) a déploré le décès de Lazhar Sta, ancien membre de son bureau exécutif national. L’organisation patronale a rendu hommage à son parcours d’investisseur, mais aussi à une longue carrière militante menée en son sein. Il sera inhumé aujourd’hui 9 septembre dans sa région natale de Ouerdanine dans le Sahel tunisien.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie