Portrait | Johann Soufi, l’avocat sans frontières

 Portrait | Johann Soufi, l’avocat sans frontières

Me Johann Soufi, un parcours placé sous le signe du droit international.

Du Rwanda à Gaza, Johann Soufi a arpenté les terrains de guerre pour documenter les crimes et défendre les victimes. À 44 ans, cet avocat franco-algérien, cofondateur de JURDI, continue de porter une même exigence : faire du droit international un outil de justice, même lorsque celui-ci dérange.

 

En bref

  • Johann Soufi est un avocat franco-algérien spécialisé dans le droit international.
  • Son parcours l’a conduit du Rwanda à Gaza, en passant notamment par le Mali et l’Ukraine.
  • Son engagement en faveur des victimes palestiniennes lui a valu hostilité et suspicion en France.
  • Il a cofondé JURDI pour défendre le respect du droit international.
  • Il poursuit son engagement juridique à travers de nouvelles missions internationales.

Le mot liberté gravé sur le bras en arabe. Autour du cou, le symbole yaz, « homme libre » en kabyle. Et sur le dos, un t-shirt Banksy avec la célèbre petite fille lâchant un ballon rouge en forme de cœur. Quand il travaille à La Haye, Johann Soufi arbore un look plus classique. Mais en off, il se permet une tenue qui en dit long sur ce qui l’anime. À 44 ans, cet avocat franco-algérien porte son identité plurielle comme un manifeste vivant, faisant fi des étiquettes et des conventions. Derrière cette allure décontractée se cache pourtant un juriste rigoureux, rompu au droit international. Un homme qui a arpenté les terres meurtries du Rwanda, du Mali, de l’Ukraine et de Gaza pour documenter l’innommable.

C’est dans son enfance qu’est née cette attention à ceux qui subissent les injustices et aux personnes vulnérables. Né d’une mère bretonne engagée qui donne des cours de français à des réfugiés et d’un père kabyle, avocat pénaliste et en droit des étrangers, il grandit dans une véritable tour de Babel où résonnent plusieurs langues et dialectes. « Mes tantes sont mariées avec des hommes qui viennent du Vietnam, du Liban, des Antilles… » C’est dans cette mosaïque culturelle qu’il évolue. Petit, on l’entraîne tous les ans dans les allées de la Fête de l’Humanité, où il écoute les débats passionnés. Celui qui rêve alors de devenir vétérinaire est biberonné à l’engagement. Et ce n’est donc pas par hasard que naît sa vocation d’avocat traquant les pires crimes de guerre.

Son environnement familial et la banlieue parisienne multiculturelle dans laquelle il grandit, aux côtés de camarades turcs, portugais, juifs, arabes ou antillais, rendent l’idée même de frontière dérisoire. « Les nationalités ne disent finalement pas grand-chose des individus. C’est des papiers, c’est des frontières qu’on a dessinées à la règle. »

Cette vision l’oriente naturellement vers le droit international, qui énonce à ses yeux des principes aussi simples qu’universels : « Faut pas tuer les civils, faut essayer de protéger la population, il est interdit d’affamer des gens. »

 

>> A lire aussi : PORTRAIT. Yassine Bouzrou, avocat franco-marocain qualifié de plus puissant au monde

 

Du Rwanda à Gaza

Après des études à Cergy, puis sa prestation de serment en 2007, il a tout juste 25 ans quand il débarque à Kigali pour le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Ce premier dossier le confronte à la complexité de l’âme humaine : il doit défendre un pasteur accusé d’avoir incité au massacre de centaines de milliers de personnes. De ce choc, il tire une certitude qui guidera toute sa pratique : « On ne peut jamais résumer un être humain aux faits dont il est accusé. Il y a toujours une complexité beaucoup plus grande. » Pour mener ses enquêtes sur le terrain et protéger ses sources dans un climat hostile, il va jusqu’à se faire passer pour un pasteur et à loger discrètement dans des églises.

Après le Rwanda, il décroche des missions en Sierra Leone, au Timor oriental, au Liban, en Côte d’Ivoire et au Mali. En 2020, au cœur de la pandémie, il prend la direction du bureau juridique de l’UNRWA à Gaza.

L’arrivée est brutale. « On quitte l’autoroute longeant des plages de Tel Aviv pour se heurter soudainement à un mur de barbelés et de caméras, franchissant des sas successifs dotés de portes métalliques faisant près de dix fois ma taille. On dirait le système de sécurité de Jurassic Park. C’est l’expérience oppressante d’un territoire clos sous le bourdonnement ininterrompu des drones. »

Pourtant, à l’intérieur, Johann Soufi découvre un territoire bouillonnant de vie : 2,2 millions d’habitants, leur humanité et leur générosité.

Son retour en France, en 2023, provoque une violente crise. Alors que son travail en Ukraine aux côtés du procureur général ukrainien est célébré comme un acte héroïque, son plaidoyer pour les victimes palestiniennes de Gaza suscite hostilité et suspicion. « Parler le langage du droit international devient quasiment suspect cette fois », déplore-t-il.

Le quadra dénonce la déshumanisation médiatique de Gaza, réduite à des chiffres désincarnés. Il fustige les « influenceurs de plateau qui parlent d’un lieu qu’ils ont jamais connu, qui récitent des éléments de propagande qu’on leur fait bouffer comme du foie gras ». Pendant ce temps, les drames touchent des lieux qui lui sont familiers, comme l’hôpital Al-Shifa, où il a lui-même été soigné. Il se demande ce qu’est devenu le personnel médical qui a pris soin de lui.

Le désenchantement touche aussi sa propre corporation. Avec sa consœur Sarah Sameur, il lance une pétition demandant simplement le respect du droit humanitaire et un cessez-le-feu. Elle ne recueille que 300 signatures sur plus de 30 000 avocats au barreau de Paris. « Même sur un texte totalement 100 % safe… les avocats en réalité rechignaient par peur. Ça a été une vraie crise quasi existentielle. »

 

>> A lire aussi : Mourad Battikh : l’avocat pénaliste des grandes affaires judiciaires

 

Remettre du droit là où on essaie de l’écarter

Face à cette inertie, Johann Soufi ne se résigne pas. Avec sa consœur, des magistrats, des professeurs de droit et d’autres avocats, il cofonde JURDI, Juristes pour le respect du droit international.

Son objectif : « remettre du droit international là où on essaie de l’écarter ». L’association multiplie depuis les actions juridiques contre la présence d’équipements militaires israéliens dans certains salons d’armement, pour obtenir des documents administratifs liés aux déplacements de responsables israéliens. Ou encore pour interpeller des entreprises françaises sur leurs activités dans les territoires occupés.

Mais Jurdi mène aussi une bataille sur les mots. En apportant aux journalistes et aux responsables publics un cadre juridique rigoureux, l’association veut permettre de qualifier les crimes avec précision, sans céder à la peur ou à la pression politique.

Pour Johann Soufi, aucune de ces actions n’est dérisoire. Il revendique une logique de colibri : chacun apporte sa goutte d’eau.

 

>> A lire aussi : Youssef Badr, faites entrer le procureur

 

L’optimisme de l’action

Face au double standard qu’il perçoit dans la communauté internationale — prompte à célébrer les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Vladimir Poutine mais plus frileuse dès qu’ils visent Benjamin Netanyahou —, l’avocat rejette le nihilisme de salon. « On est optimistes parce qu’on n’a pas le choix, et on est optimistes parce que les victimes, elles ont encore moins le choix que nous. »

Son message à la jeunesse ? « Gardez votre énergie… j’ai été impressionné et je suis toujours impressionné par la jeunesse et cette capacité de révolte et de combat… Le droit international c’est le droit et la justice dans sa forme la plus pure et la plus brute. Je m’en fous de savoir si tu es palestinien, israélien, juif, musulman, congolais… à partir du moment où on ne peut pas se mettre d’accord que tuer un enfant c’est mal, que bombarder un hôpital c’est mal… bah en fait tu as rien compris. » Face aux tentatives d’intimidation et de manipulation médiatique, il livre un plaidoyer sans concession : « Les écoutez pas, ces vieux cons, ils vous gaslightent… Vous avez encore quelque chose de pur. Et donc bien sûr combattez pour ça… Moi je préfère encore des gens utopiques et qui luttent pour cette utopie plutôt que des collabos et des criminels de guerre. »

En cette rentrée, Johann Soufi s’apprête à partir pour de nouvelles missions à Genève où il travaillera sur le Sri Lanka. Et partout où il interviendra, c’est avec la foi inébranlable que « sans vérité, pas de justice et sans justice, il n’y aura jamais de paix ».

 


Vos questions sur le parcours et l’engagement de Johann Soufi

Quel est le parcours de Johann Soufi ?

Avocat franco-algérien, Johann Soufi a prêté serment en 2007 et a travaillé sur plusieurs terrains de conflit, notamment au Rwanda, au Mali, en Ukraine et à Gaza.

Pourquoi son expérience au Rwanda a-t-elle été déterminante ?

Son premier dossier au Tribunal pénal international pour le Rwanda l’a confronté à la défense d’un pasteur accusé d’avoir incité aux massacres. Cette expérience a renforcé sa conviction de ne jamais réduire un être humain aux faits dont il est accusé.

Pourquoi a-t-il cofondé JURDI ?

Avec d’autres juristes, Johann Soufi a cofondé JURDI afin de « remettre du droit international là où on essaie de l’écarter » et de mener des actions juridiques sur différentes questions liées aux conflits et aux territoires occupés.

Pourquoi son engagement sur Gaza a-t-il provoqué une crise ?

Après son retour en France en 2023, son plaidoyer pour les victimes palestiniennes de Gaza a suscité hostilité et suspicion, alors que son travail en Ukraine était salué.

Quelles sont ses prochaines missions ?

En cette rentrée, Johann Soufi doit se rendre à Genève pour travailler sur le Sri Lanka.

 

Avatar photo

Fadwa Miadi