Ghazi Mrabet : l’avocat des causes progressistes derrière les barreaux

 Ghazi Mrabet : l’avocat des causes progressistes derrière les barreaux

Le mandat de dépôt prononcé ce mercredi 16 septembre contre Me Ghazi Mrabet marque un nouveau tournant dans une affaire qui, depuis son arrestation le 3 septembre, suscite interrogations et inquiétudes dans les milieux judiciaires et la société civile en Tunisie.

Figure connue du barreau tunisien, particulièrement pour ses combats en faveur des libertés individuelles et de la dépénalisation du cannabis, l’avocat est désormais détenu dans le cadre d’une enquête portant sur des soupçons de trafic de stupéfiants et de blanchiment d’argent. Une accusation qui contraste avec l’image publique d’un défenseur ayant, pendant plus d’une décennie, choisi de prendre en charge certains des dossiers les plus sensibles impliquant jeunes, artistes et consommateurs de cannabis.

 

De la garde à vue au mandat de dépôt

Ghazi Mrabet avait été arrêté dans la soirée du 3 septembre au domicile d’un client faisant l’objet d’un avis de recherche et condamné par contumace à 40 ans de prison pour trafic de stupéfiants. Selon une source judiciaire, une perquisition avait permis de saisir plus de huit kilogrammes de cocaïne, quatre kilogrammes de cannabis et environ 400.000 dinars en espèces. La même source affirme que l’avocat aurait « tenté d’entraver l’intervention des forces de police leur indiquant une fausse adresse afin de permettre à son client de prendre la fuite ». Une version qui constitue toutefois un élément de l’accusation et ne préjuge pas de la responsabilité pénale de Me Mrabet.

Après cinq jours de garde à vue, celle-ci avait été prolongée de cinq jours supplémentaires le 8 septembre. Le dossier a ensuite été transmis au pôle judiciaire économique et financier, avec plusieurs autres personnes présentées en état d’arrestation. Aujourd’hui 16 septembre, le premier juge d’instruction a finalement délivré un mandat de dépôt à l’encontre de l’avocat dans le cadre de cette affaire.

L’affaire a également soulevé des questions sur l’accès de Me Mrabet à ses propres avocats durant sa garde à vue. Selon l’avocat Nafâa Laribi, plusieurs confrères avaient demandé à le rencontrer sans parvenir à le faire, alors même que le parquet n’aurait pas formellement interdit ces rencontres.

Au-delà des accusations, l’arrestation d’un avocat au domicile d’un client suscite un débat légaliste sur les limites de l’exercice de la profession. Ses confrères ont notamment rappelé que la présence d’un avocat auprès de son client ne constitue pas, en elle-même, une preuve de participation aux faits reprochés à celui-ci.

Ghazi Mrabet

 

L’avocat des rappeurs, des jeunes et de la loi 52

Pour une génération de Tunisiens, Ghazi Mrabet est pourtant connu pour tout autre chose : sa défense obstinée de ceux qui se retrouvent confrontés à la justice pour leurs paroles, leurs convictions ou leur consommation de cannabis. Après la révolution, il devient l’un des visages les plus identifiés du combat pour les libertés individuelles. En 2013, il défend notamment les rappeurs Weld El 15 (aujourd’hui exilé en France) et Klay BBJ, poursuivis après leurs chansons et leurs prestations jugées offensantes à l’égard des forces de l’ordre. À l’époque, Mrabet dénonçait déjà une atteinte à la liberté d’expression et estimait qu’« on ne peut pas juger, encore moins emprisonner un artiste pour le contenu de son œuvre ».

Son engagement ne s’est pas limité au rap. Il a également défendu Amina Sbouï, militante féministe, ainsi que le blogueur Azyz Amami et l’artiste Kafon. Son parcours l’a progressivement installé comme un avocat particulièrement présent dans les dossiers où se croisent justice, libertés publiques et jeunesse.

Mais c’est surtout son combat contre la loi 52 sur les stupéfiants qui a façonné sa réputation. Dès 2013, il participe avec des militants, journalistes, blogueurs et avocats à la création du collectif Al Sajin 52, qui réclame la dépénalisation de la consommation de cannabis. Il multiplie alors les plaidoyers pour que la consommation ne soit plus sanctionnée par la prison et pour que soient privilégiées la prévention et les peines alternatives.

Cette proximité avec les jeunes condamnés lui a valu une popularité inhabituelle pour un avocat. Dans un message adressé à l’occasion de son arrestation, le journaliste Mourad Zeghidi, lui-même détenu, l’a décrit comme « un exemple rare de dévouement, d’amitié et de soutien », rappelant son engagement à ses côtés depuis le début de sa propre épreuve judiciaire.

Pendant des années, Mrabet a ainsi accepté de défendre bénévolement, ou à titre pro bono, des personnes qui n’avaient pas les moyens de s’offrir une défense spécialisée. Derrière les affaires médiatisées, son nom est associé à une multitude de jeunes poursuivis pour un joint, une chanson, une publication ou une prise de position. C’est aussi cette histoire-là qui donne à son actuel placement en détention une résonance particulière : celui qui s’est longtemps tenu du côté de ceux qui entraient dans les tribunaux comme accusés se retrouve aujourd’hui lui-même derrière les barreaux, sous le regard d’une justice dont il avait fait son terrain de lutte.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie