Moi, président(e)… Barka Zerouali : « La démocratie doit être une conversation permanente »

Barka Zerouali, porte-parole de #MeTooEcole. © misterfiou
Consultante indépendante et fondatrice de l’agence de communication Hope Paris, Barka Zerouali s’est engagée dans la lutte contre les violences faites aux enfants dans le périscolaire, jusqu’à être auditionnée à l’Assemblée nationale et au Sénat. Pour « Moi Présidente », la cofondatrice et porte-parole de l’association #MeTooEcole livre une vision de l’action publique fondée sur des choix assumés, l’égalité des chances et une exigence : que les droits soient réellement accessibles à tous.
En bref
- Barka Zerouali est cofondatrice et porte-parole de l’association #MeTooEcole.
- Elle veut faire de l’enfance une véritable priorité budgétaire.
- Elle défend une égalité des chances qui ne nie ni les discriminations ni les obstacles sociaux.
- Son engagement avec #MeTooEcole l’a confrontée aux difficultés d’accès aux institutions.
- Elle plaide pour une transition écologique qui ne pèse pas d’abord sur les plus modestes.
- Elle défend une démocratie plus participative, fondée sur une « conversation permanente » avec les citoyens.
LCA : Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prête à défendre si vous étiez candidate, parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?
Barka Zerouali : Je ferais de l’enfance une véritable priorité budgétaire de l’action publique, quitte à réduire ou supprimer des dépenses dont on ne parvient pas à démontrer l’efficacité. C’est là que ça devient impopulaire.
Dire que l’enfance est une priorité, tout le monde peut le faire. Mais une vraie priorité impose des arbitrages : on ne peut pas dire que tout est prioritaire en même temps.
L’école, la protection de l’enfance, la prévention, la santé mentale, la formation et le contrôle des professionnels au contact des enfants sont des investissements dont les effets se voient parfois dix ou vingt ans plus tard.
Politiquement, c’est forcément moins immédiat qu’une mesure dont on peut annoncer les résultats avant la prochaine élection. Mais réparer à 30 ans ceux qu’on n’a pas protégés à 6 ans coûte infiniment plus cher, humainement et collectivement.
Mon métier m’a appris qu’une promesse n’a de valeur que si elle produit des résultats. L’action publique a évidemment d’autres contraintes que l’entreprise, mais elle ne peut pas s’exonérer de cette exigence : mesurer ce qui fonctionne, arrêter ce qui ne fonctionne pas et réallouer les moyens.
Une priorité, ce n’est pas ce qu’on annonce. C’est ce qu’on choisit quand on ne peut pas tout choisir.
>> A lire aussi : Moi, président(e)… Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « J’abolirais les frontières car l’histoire nous apprend que toute frontière est faite pour être franchie »
Les Français issus de l’immigration restent davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?
Les discriminations existent, les chiffres le montrent, les nier serait absurde. Mais je me méfie tout autant d’une autre forme d’assignation : parler systématiquement des Français issus de l’immigration à travers le chômage, la précarité ou les difficultés. Il faut évidemment combattre ces discriminations, mais aussi parler de réussite, d’entrepreneuriat, de création, de travail, de toutes ces trajectoires françaises qui fonctionnent. Les talents sont partout, les chances ne le sont pas toujours.
Je crois profondément à la volonté individuelle et au travail. Mais prétendre que nous partons tous avec exactement les mêmes cartes serait faux. L’égalité des chances, ce n’est ni nier les obstacles, ni expliquer à quelqu’un que son origine va déterminer son avenir.
J’ai des origines marocaines auxquelles je suis très attachée, mais je ne voudrais justement pas que mon parcours personnel serve à démontrer qu’il n’existe pas de discriminations, pas plus que mes origines devraient permettre de présumer des difficultés que j’aurais rencontrées.
Plusieurs cultures ne s’opposent pas, elles enrichissent un parcours. Je refuse autant le déni des discriminations que l’assignation à l’échec.
>> A lire aussi : Moi, président(e)… Hakim El Karoui : « Une démocratie qui ne sait plus produire de décision finit par produire de la colère »
Quelle expérience récente vous a le plus confrontée aux inégalités sociales en France ? Qu’en avez-vous retenu ?
@MeTooEcole m’a fait découvrir une inégalité à laquelle je pensais moins : l’inégalité face aux institutions. Comprendre une procédure, savoir à qui écrire, faire un signalement, trouver un avocat, interpeller une administration ou simplement obtenir une réponse, on n’est pas tous armés de la même manière face à ça.
Du fait de mon parcours professionnel, construire un dossier, trouver le bon interlocuteur, mobiliser, insister : ces réflexes n’ont pas de secret pour moi. Et malgré cela, j’ai découvert combien il pouvait être difficile de faire bouger une institution.
Cette mobilisation m’a amenée à rencontrer des élus de toutes sensibilités et à être auditionnée à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans le cadre de la Mission d’information de la Ville de Paris. J’ai découvert très concrètement le fonctionnement de nos institutions : des élus engagés et compétents, mais une machine institutionnelle qui peut être terriblement lente, même avec de la volonté.
J’ai aussi appris qu’il est extrêmement utile de savoir s’entourer. On ne peut pas tout savoir et on ne change rien seule. Et forcément, je pense à ceux qui n’ont ni les codes, ni les contacts, ni le temps pour mener ces batailles. En France, nous avons des droits. Encore faut-il avoir les moyens de les faire valoir.
>> A lire aussi : Moi, président(e)… Habib Dechraoui : « Je rendrais le vote obligatoire pour toutes les élections »
Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?
Barka Zerouali : Je ne suis pas une experte du climat. En revanche, il y a une chose dont je suis convaincue : la transition écologique ne peut pas être supportée d’abord par ceux qui ont le moins.
Quand on a peu de moyens, on ne choisit pas toujours son logement, sa voiture, son chauffage ou l’endroit où l’on travaille. Celui qui n’a pas d’alternative ne peut pas être traité de la même manière que celui qui a les moyens de choisir.
Il faut donc rendre les alternatives possibles et accessibles avant de culpabiliser les comportements individuels. Sinon, on transforme une nécessité collective en injustice supplémentaire.
Du côté des entreprises, que je connais mieux, je crois aussi que nous sommes entrés dans une nouvelle période : les engagements ne suffisent plus, il faut pouvoir montrer ce qu’ils produisent réellement.
Sur le climat comme ailleurs, je préfère les preuves aux promesses.
>> A lire aussi : Moi, président(e)… Clément Sénéchal : « Je mettrais fin à la Ve République »
Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?
Je redonnerais davantage de place aux citoyens entre deux élections. On a parfois réduit la démocratie au moment du vote, alors qu’elle devrait être une conversation permanente : associer la société civile plus tôt, écouter avant d’avoir décidé, et revenir ensuite vers les citoyens pour leur dire, voilà ce que vous nous avez dit, voilà ce que nous avons retenu, voilà ce que nous avons fait. Pas gouverner par sondage, mais gouverner en écoutant.
J’ajouterais quelque chose qui me préoccupe : la démocratie suppose aussi du respect. Je suis préoccupée par la brutalité de notre débat public. On peut être en désaccord profond sans considérer celui qui pense autrement comme un ennemi. Le désaccord est indispensable en démocratie, la violence, l’humiliation et l’invective ne le sont pas. Réapprendre à se parler fait aussi partie du fonctionnement démocratique.
Depuis un an, j’ai découvert à quel point les institutions pouvaient être lentes. Je pense que les responsables publics gagneraient à faire moins d’annonces et davantage de travail dont on puisse mesurer les résultats. Je n’ai pas besoin d’un mandat pour avoir des convictions, et je ne pense pas qu’un citoyen doive attendre une élection pour être utile à son pays.
Aujourd’hui, ce qui m’intéresse, c’est d’agir : je rencontre tout le monde, je travaille avec ceux qui veulent faire avancer les sujets, quelle que soit leur étiquette.
Le citoyen ne peut pas être indispensable pendant une campagne électorale et devenir spectateur le lendemain.
Enfin, j’ai passé ma carrière à travailler sur les promesses des marques. Mon engagement m’a appris à être encore plus attentive aux preuves. Que ce soit dans l’entreprise ou dans la vie publique, ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qu’on laisse derrière les mots.
>> A lire aussi : Moi, président(e) … « Je donnerais davantage de place à la démocratie délibérative »
Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?
Je ne crois pas qu’une seule rencontre ait changé mon regard sur la France. Il s’est construit au fil de mes voyages et de mes rencontres.
Voyager m’a appris à regarder la France avec davantage de distance, à voir ce qui fonctionne moins bien, bien sûr, mais aussi tout ce qu’on finit par ne plus voir à force de l’avoir.
Notre système de santé, notre protection sociale, notre école, cette idée de solidarité collective. Cela m’a surtout appris à être moins catégorique. Quand on regarde comment vivent les autres, on mesure mieux ce qui fonctionne chez nous et ce qu’il nous reste à améliorer.
J’ai collaboré à la préparation d’une exposition des photographies de Thomas Pesquet prises depuis l’ISS. Ces photographies montraient notre planète. Vus de là-haut, les frontières et les territoires prennent une tout autre dimension. C’est une assez belle manière de changer de perspective sur son propre pays.
Finalement, les voyages m’ont surtout appris qu’on peut aimer profondément un pays sans cesser de vouloir qu’il soit meilleur.
Et s’il fallait citer une figure, je dirais Joséphine Baker. Son histoire raconte quelque chose que j’aime profondément : l’idée qu’on peut choisir un pays, l’aimer, s’engager pour lui, sans jamais renoncer à vouloir le rendre meilleur.
Vos questions sur Barka Zerouali et sa vision de la France
Quelle priorité budgétaire défend Barka Zerouali ?
Elle veut faire de l’enfance une véritable priorité de l’action publique, quitte à réduire ou supprimer certaines dépenses dont l’efficacité n’est pas démontrée.
Que propose-t-elle face aux discriminations ?
Elle estime qu’il faut combattre les discriminations sans réduire les Français issus de l’immigration à leurs difficultés, et défendre davantage les trajectoires de réussite.
Quelle inégalité a-t-elle découverte avec #MeTooEcole ?
Elle évoque l’inégalité face aux institutions : comprendre une procédure, savoir à qui s’adresser ou faire valoir ses droits ne serait pas également accessible à tous.
Comment concilier transition écologique et justice sociale ?
Elle estime que les alternatives doivent être rendues accessibles avant de culpabiliser les comportements individuels, afin que la transition écologique ne pèse pas d’abord sur les plus modestes.
Comment veut-elle faire évoluer la démocratie ?
Elle souhaite redonner davantage de place aux citoyens entre deux élections et faire de la démocratie une « conversation permanente ».
