Moi, président(e)… Hakim El Karoui : « Une démocratie qui ne sait plus produire de décision finit par produire de la colère »

Hakim El Karoui, essayiste et spécialiste des enjeux de diversité. Photo : DR
Et si la justice sociale passait aussi par une justice entre les générations ? Dans Moi Président**, l’essayiste et spécialiste des enjeux de diversité Hakim El Karoui défend des choix parfois impopulaires, de la contribution accrue des retraités à une dose de proportionnelle, et plaide pour une transition écologique qui ne laisse personne au bord du chemin.
En bref
- Hakim El Karoui défend une contribution accrue des retraités au financement du modèle social.
- Il plaide pour une lutte plus concrète contre les discriminations à l’embauche et dans le logement.
- Il appelle à concentrer davantage les moyens éducatifs sur la petite enfance et les quartiers populaires.
- Il défend une transition écologique accompagnée de solutions accessibles aux ménages concernés.
- Il propose d’introduire une dose de proportionnelle aux élections législatives.
LCA : Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prêt à défendre si vous étiez candidat, parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?
Hakim El Karoui : Faire contribuer davantage les retraités et pas que les plus aisés ! Je sais ce que cette phrase déclenche : c’est un tabou, et je l’écris depuis treize ans sans grand succès.
Mais l’arithmétique est têtue. Nous avons construit un modèle social qui protège magnifiquement le présent — les retraites, la santé, les transferts — et néglige l’avenir : l’éducation, la recherche, le logement des jeunes.
Une partie des retraités a un niveau de vie et un patrimoine que leurs propres petits-enfants n’atteindront jamais, tout en bénéficiant d’une fiscalité plus douce que les actifs à revenu comparable.
Ce n’est pas un procès fait aux retraités – beaucoup vivent modestement, il faudra protéger les moins nantis – c’est un refus de continuer à protéger uniformément une génération au détriment de celles qui viennent.
La justice sociale de demain sera aussi une justice entre les âges.
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Les Français issus de l’immigration restent davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?
En arrêtant de traiter ce sujet par les seuls discours et en le traitant par les faits.
D’abord, la discrimination à l’embauche, au logement, à la promotion existe, elle est documentée, et elle doit être combattue avec les mêmes outils que n’importe quelle fraude : testing systématique, sanctions réelles, publication des résultats entreprise par entreprise.
Ensuite, l’école : c’est là que se joue l’essentiel, et c’est là que nous échouons le plus, en particulier dans les premières années, là où les écarts se creusent avant même le collège. Il faut concentrer les moyens sur la petite enfance et le primaire dans les quartiers populaires, pas les saupoudrer partout également.
Enfin, il faut sortir de l’hypocrisie : exiger l’école de la République et la maîtrise du français comme condition de la réussite, tout en donnant enfin les moyens de cette réussite.
Un discours sans les moyens, ou des moyens sans exigence, ont échoué l’un comme l’autre depuis quarante ans.
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Quelle expérience récente vous a le plus confronté aux inégalités sociales en France ? Qu’en avez-vous retenu ?
Mes travaux sur la cohésion sociale pour l’Institut Montaigne et mes échanges avec de nombreux grands chefs d’entreprise et responsables politiques.
La situation est paradoxale : tout le monde parle de lutte contre les inégalités, tout le monde a peur des « banlieues »… mais rares sont ceux qui connaissent précisément la situation. Et encore plus rares sont ceux qui vont agir : on dirait que tout le monde se satisfait de la situation et que l’on cherche des coupables plutôt que des solutions.
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Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?
Hakim El Karoui : En refusant le faux choix entre les deux, qui n’a produit que les Gilets jaunes et le recul des politiques climatiques.
La transition ne doit pas être punitive pour ceux qui n’ont pas le choix de leurs déplacements ou de leur logement : on ne peut pas demander à un ouvrier qui fait 40 kilomètres par jour en diesel de payer la facture d’une politique décidée par ceux qui prennent l’avion en jet privé.
Cela suppose deux choses à la fois : cibler l’effort sur les plus gros émetteurs, particuliers comme entreprises, et investir massivement — pas seulement taxer — dans les alternatives concrètes : transports en commun, rénovation thermique, véhicules propres accessibles.
La règle devrait être simple : jamais une contrainte climatique sans une solution de remplacement déjà disponible pour ceux qu’elle touche. C’est une question de séquence autant que de justice.
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Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?
Les livres d’Emmanuel Todd, les premiers surtout, notamment La Diversité du monde (Le Seuil, 1999) et Le Destin des immigrés (Seuil, 1994) qui m’ont permis de construire une grille de lecture sur les évolutions de la société française.
Et plus récemment les deux films sur de Gaulle : quel courage, quelle vision de la France ! « La France, c’est moi ! » il fallait oser et en même temps il faut comprendre ce qu’il dit : il n’est pas la France mais il incarne la France qui veut encore vivre.
J’aime cette phrase que rapporte André Malraux dans Les Chênes qu’on abat « Il appelle Français ceux qui veulent que la France ne meure pas ».
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Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?
J’introduirais une dose de proportionnelle aux élections législatives.
Nous avons aujourd’hui trois blocs politiques de taille comparable et un mode de scrutin conçu pour en produire deux. Le résultat, on le voit depuis plusieurs années : des majorités introuvables, des gouvernements fragiles, une paralysie qui se confond avec une méthode de gouvernement.
La proportionnelle ne résout pas tout, et elle a ses propres défauts, mais elle a un mérite décisif : elle oblige les partis à négocier des coalitions avant l’élection ou juste après, au grand jour, plutôt que de gérer l’absence de majorité dans l’improvisation permanente une fois au pouvoir.
Une démocratie qui ne sait plus produire de décision finit par produire de la colère. C’est cette mécanique-là qu’il faut réparer en premier.
Vos questions sur les propositions de Hakim El Karoui
Pourquoi Hakim El Karoui veut-il davantage faire contribuer les retraités ?
Il estime que la justice sociale doit aussi prendre en compte les écarts entre générations et davantage soutenir l’investissement dans l’avenir.
Quelles mesures propose-t-il contre les discriminations ?
Il défend notamment le testing systématique, des sanctions réelles et la publication des résultats entreprise par entreprise.
Comment veut-il concilier écologie et justice sociale ?
Il préconise de cibler les plus gros émetteurs et d’investir dans des alternatives concrètes comme les transports en commun et la rénovation thermique.
Pourquoi défend-il la proportionnelle ?
Selon lui, elle favoriserait la négociation de coalitions et permettrait de sortir de la paralysie politique liée à l’absence de majorité.
Quel rôle attribue-t-il à l’école ?
Il considère que les premières années sont déterminantes et propose de concentrer davantage les moyens sur la petite enfance et le primaire dans les quartiers populaires.
