Moi, président(e)… Habib Dechraoui : « Je rendrais le vote obligatoire pour toutes les élections »

Habib Dechraoui, directeur du Festival Arabesques & Uni’Sons. © Luc Jennepin
Fondateur du festival Arabesques et ardent promoteur du dialogue interculturel, ce chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres imagine la France qu’il voudrait gouverner. Une République qui concentre ses moyens sur les territoires délaissés, lutte plus fermement contre les discriminations et redonne une place centrale à la culture. Avec, au passage, une mesure qui ne manquera pas de faire débat : rendre le vote obligatoire.
En bref
- Habib Dechraoui veut concentrer davantage les moyens publics sur les territoires et populations laissés en marge.
- Il propose de porter le budget de la culture à 2 % du budget de l’État.
- Il défend une lutte plus ferme contre les discriminations et une meilleure représentation de la diversité française.
- Il souhaite une transition écologique conciliant urgence climatique et justice sociale.
- Il propose davantage de démocratie participative et veut rendre le vote obligatoire pour toutes les élections.
LCA : Quelle est la mesure la plus impopulaire que vous seriez prêt à défendre si vous étiez candidat, parce que vous la jugez indispensable pour rendre la France plus juste ?
Habib Dechraoui : Investir massivement dans les territoires et les populations qui ont été laissés en marge. Quitte à assumer une forme de discrimination positive territoriale et sociale. La République proclame l’égalité mais l’égalité de principe ne suffit pas lorsque les conditions de départ sont profondément inégales. On ne peut pas demander les mêmes résultats à des jeunes qui n’ont pas accès aux mêmes écoles, aux mêmes réseaux, aux mêmes opportunités culturelles, aux mêmes moyens de transport ou voire parfois aux mêmes perspectives.
Je suis persuadé qu’il faudrait concentrer davantage les moyens publics là où les difficultés sont les plus importantes : école, culture, apprentissage, accès à l’emploi, logement, mobilité et accompagnement des entrepreneurs. Cela peut paraître injuste à celui qui regarde uniquement la répartition comptable des moyens. Mais, à mes yeux, c’est précisément une manière de rétablir l’équité.
Je proposerais aussi que le budget de la culture passe à 2 % du budget de l’État, comme dans certains pays européens.
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Les Français issus de l’immigration restent davantage confrontés au chômage, à la précarité ou aux discriminations. Comment y remédier ?
Il faut arrêter de traiter cette question uniquement sous l’angle de l’immigration. Beaucoup de personnes dont les parents ou les grands-parents sont arrivés en France sont françaises depuis plusieurs générations. Parler d’elles comme d’un problème d’immigration est déjà une manière de les maintenir à distance du récit national.
Il faut regarder les discriminations en face. Elles existent dans l’accès à l’emploi, au logement, parfois dans les parcours scolaires et dans de nombreux domaines de la vie quotidienne. Il faut mieux mesurer ces phénomènes, contrôler davantage les pratiques discriminatoires et surtout sanctionner très durement lorsqu’elles sont avérées.
Il faut également agir beaucoup plus tôt. L’égalité se construit dès l’école. Il faut donner aux enfants les mêmes ambitions et les mêmes possibilités, quel que soit le quartier où ils grandissent ou le nom qu’ils portent.
Et il faut parler des représentations. C’est un sujet auquel je suis particulièrement sensible en tant que responsable culturel. Si certains Français ne se reconnaissent jamais dans les artistes, les dirigeants, les intellectuels ou les personnages qui occupent l’espace public, ils finissent par avoir le sentiment que la France est un pays dans lequel ils vivent mais dont ils ne constituent jamais véritablement le « nous ».
Être français tout en ayant une histoire familiale venue d’ailleurs, ce n’est pas une contradiction. C’est même l’une des réalités les plus profondes de la France.
Quelle expérience récente vous a le plus confronté aux inégalités sociales en France ? Qu’en avez-vous retenu ?
Ce qui me révolte le plus, c’est de voir des jeunes qui ont envie, qui ont du talent, mais qui pensent que la culture n’est pas pour eux.
Avec UNi’SONS et le Festival Arabesques, nous allons dans les quartiers et les écoles. Et je vois des jeunes qui n’ont jamais mis les pieds dans une salle de spectacle, qui ne connaissent pas les métiers de la culture, qui ne savent même pas que certaines opportunités existent. Et pourtant, dès qu’on leur donne accès à un artiste, à un atelier, à une scène, l’envie est là.
Alors arrêtons de dire que certains publics sont « éloignés de la culture ». Souvent, c’est nous qui les avons éloignés de la culture.
C’est ce que j’ai retenu : l’inégalité, ce n’est pas seulement le manque d’argent. C’est aussi le manque d’accès, de réseaux, de confiance et de modèles. Et pour moi, notre responsabilité est simple : aller vers ceux qui ne viennent pas, leur ouvrir la porte et leur faire comprendre qu’elle est aussi la leur.
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Comment concilier urgence climatique et justice sociale ?
Habib Dechraoui : Je crois qu’il faut sortir de l’opposition entre écologie et justice sociale. Le véritable enjeu est de construire une transition écologique qui ne soit pas vécue comme une punition par ceux qui ont déjà le moins.
On ne peut pas demander les mêmes efforts à une personne qui habite dans une grande ville bien desservie par les transports en commun et à une personne qui vit dans un territoire où la voiture est indispensable pour travailler.
La transition écologique doit donc être massive, mais elle doit être accompagnée par la puissance publique : transports collectifs, rénovation des logements, accès à une énergie abordable, développement du ferroviaire, soutien aux territoires et aux ménages les plus fragiles. Il faut redonner de la valeur à ce qui est local, durable, partagé.
La Méditerranée nous rappelle quotidiennement que les crises environnementales ne connaissent pas les frontières. Le monde arabe et l’Europe sont confrontés à des problématiques communes : désertification, chaleur, déplacements de population.
L’écologie sera juste ou elle ne sera pas durable politiquement.
Quel livre, quel film, quelle rencontre ou quel voyage a le plus changé votre regard sur la France ?
Je pourrais citer plusieurs livres ou plusieurs films, mais je crois que ce sont surtout les rencontres qui ont changé mon regard sur la France.
Mon travail dans la culture et les nombreuses rencontres provoquées par Arabesques m’ont fait comprendre que la France est beaucoup plus diverse, complexe et contradictoire que les représentations que l’on peut en avoir.
J’ai rencontré beaucoup de personnes venues du monde entier, dont beaucoup d’artistes qui portent dans leur création des histoires familiales multiples. Cela m’a convaincu d’une chose : la France n’est pas un bloc figé. Elle est une histoire en mouvement.
C’est cela qui a le plus changé mon regard : comprendre que l’identité française n’est pas menacée par les influences venues d’ailleurs. Elle s’est toujours construite par les échanges, les migrations, les circulations et les mélanges.
La Méditerranée est pour moi une formidable illustration de cela. Elle n’est pas seulement une frontière entre des pays. C’est un espace de circulation depuis des millénaires.
Aujourd’hui, je regarde donc la France moins comme une identité à protéger que comme une histoire collective à continuer d’écrire.
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Quelle règle du jeu démocratique changeriez-vous en priorité ?
Je changerais en priorité la manière dont les citoyens participent à la décision publique entre deux élections. Notre démocratie ne peut pas se résumer à demander aux citoyens de choisir leurs représentants tous les cinq ans, puis de leur demander d’attendre l’élection suivante.
Beaucoup de Français ont aujourd’hui le sentiment que leur parole n’a de valeur qu’au moment du vote. Je serais donc favorable à davantage de démocratie participative, avec de véritables mécanismes de consultation et de contrôle citoyen, à condition qu’ils ne soient pas de simples opérations de communication.
Je crois également qu’il faut démocratiser davantage l’accès aux responsabilités. Beaucoup de citoyens ne se sentent pas légitimes pour entrer en politique ou prendre des responsabilités publiques. Il faut casser cette idée selon laquelle la politique serait réservée à ceux qui maîtrisent déjà les codes, les réseaux et les institutions.
Je changerais donc une règle plus profonde que le seul fonctionnement institutionnel : je voudrais que l’on considère davantage les citoyens comme des acteurs de la République et non comme de simples électeurs.
La démocratie ne doit pas seulement demander : « Pour qui votez-vous ? » Mais aussi : « Quelle société voulez-vous construire, et comment voulez-vous y prendre part ? » Et, pour finir, je rendrais le vote obligatoire pour toutes les élections.
Vos questions sur les propositions de Habib Dechraoui
Pourquoi Habib Dechraoui veut-il rendre le vote obligatoire ?
Il estime que la démocratie ne doit pas seulement reposer sur le choix des représentants lors des élections. Il conclut son entretien en proposant de rendre le vote obligatoire pour toutes les élections.
Que propose-t-il pour réduire les discriminations ?
Il préconise de mieux mesurer les discriminations, de contrôler davantage les pratiques discriminatoires et de sanctionner durement celles qui sont avérées.
Quelle place veut-il donner à la culture ?
Il propose notamment que le budget de la culture atteigne 2 % du budget de l’État. Il défend aussi un accès plus large à la culture pour les jeunes et les publics qui en sont éloignés.
Quelle vision défend-il de la transition écologique ?
Il souhaite une transition écologique massive mais accompagnée par la puissance publique, afin qu’elle ne soit pas vécue comme une punition par les populations les plus fragiles.
Comment veut-il renforcer la démocratie ?
Il propose davantage de démocratie participative, avec des mécanismes de consultation et de contrôle citoyen, ainsi qu’un accès plus démocratique aux responsabilités publiques.
