Tunisie : l’économie de la rareté s’installe dans le quotidien

 Tunisie : l’économie de la rareté s’installe dans le quotidien

Eau du robinet incertaine, bouteilles d’eau minérale introuvables, médicaments manquants, coupures d’électricité à répétition : en cette fin août, les pénuries alimentent l’inquiétude en Tunisie. Au-delà de la crise immédiate, économistes et universitaires alertent sur une spirale où la faiblesse de l’offre nourrit spéculation, inflation et recul du pouvoir d’achat.

La Tunisie entre-t-elle dans l’ère redoutée de la « scarcity economics », ou économie dite de la raréfaction ? Plusieurs signaux convergent selon les experts : l’accès à des biens aussi fondamentaux que l’eau, les médicaments et l’électricité se dégrade brutalement, tandis que les prix pèsent toujours davantage sur des ménages déjà éprouvés.

Lorsqu’elle est disponible, l’eau minérale est rationnée de 2 à 6 bouteilles par client

 

Des produits essentiels devenus difficiles d’accès

Dans un statut remarqué publié le 24 août courant, l’universitaire Ridha Chkoundali, éminent économiste, décrit « une crise étouffante » frappant les Tunisiens : « pas d’eau, pas de médicaments, et les rayons de nombreux commerces sont vides ». Il résume le phénomène par une formule : « on administre la rareté au lieu de gérer l’abondance ».

Selon lui, la situation transforme les éléments les plus ordinaires de la vie quotidienne des Tunisiens en biens quasiment inaccessibles. Chkoundali évoque des files d’attente devant des rayons vides et une scène rappelant, à ses yeux, les périodes de déclin des économies dirigées de type soviétique. Eau minérale, sucre, café, carburant ou certains médicaments : son constat est celui d’approvisionnements irréguliers, aggravés par le niveau des prix des denrées.

Le cas de l’eau cristallise la colère. En pleine période de fortes chaleurs (il fera plus de 45 degrés à Tunis cette semaine), des consommateurs déplorent une eau du robinet impropre à la consommation pour cause d’interruptions répétées elles-mêmes liées aux coupures d’électricité, pendant que les bouteilles disparaissent des points de vente. Chkoundali y voit un terrain propice aux circuits parallèles et à la revente à des tarifs « exorbitants », qui rognent encore un peu plus les budgets familiaux.

L’universitaire relie aussi les coupures de courant à la tension sur les produits alimentaires. Les interruptions en période de canicule ont notamment fragilisé les petits éleveurs de volailles, confrontés à des pertes de leurs cheptels. La réduction de l’offre de poulet — protéine parmi les plus abordables pour de nombreuses familles — contribuerait alors à une nouvelle envolée des prix.

 

Une pénurie d’eau en bouteille conjoncturelle

L’économiste Moez Joudi appelle quant à lui à distinguer les faits des récits du complot intérieur entretenus par le pouvoir qui multiplie les saisies. Dans son état des lieux, fondé sur des échanges avec des professionnels de l’industrie de l’eau et du commerce, Joudi juge que la pénurie de bouteilles provient avant tout d’« un déséquilibre temporaire entre une demande exceptionnellement forte et une offre perturbée », et non d’un épuisement de la ressource en eau à la source.

 

Il avance une hausse estivale de la consommation de l’ordre de 30 à 40 %, sous l’effet de températures exceptionnellement élevées. Cette poussée aurait progressivement vidé les stocks de réserve constitués par les producteurs. Les coupures d’électricité auraient ensuite ralenti, voire interrompu, certaines lignes d’embouteillage. Plusieurs heures sont en effet nécessaires avant de redémarrer une ligne de production suite à une coupure d’électricité. S’y ajoutent, écrit-il, des tensions sur les plastiques nécessaires aux bouteilles et aux bouchons, dans un contexte régional perturbé.

Si l’économiste ne nie pas l’existence de pratiques de rétention ou de spéculation, il les considère trop limitées pour expliquer seules une pénurie à l’échelle nationale. Les usines fonctionnent désormais à plein régime, sans parvenir encore à combler une demande supérieure à leur capacité immédiate. Les professionnels anticipent un retour progressif à la normale lorsque les stocks se reconstitueront dans une dizaine de jours.

L’économiste écarte également, faute d’éléments vérifiés, l’hypothèse d’une contrebande massive de packs d’eau vers la Libye. Son diagnostic n’en demeure pas moins sévère sur l’impréparation des pouvoirs publics : il appelle les décideurs à mieux écouter les acteurs de terrain, à anticiper les pics de consommation et à sécuriser durablement les chaînes d’approvisionnement.

Car derrière la pénurie ponctuelle se dessine un risque plus profond. Chkoundali souligne que l’érosion de la capacité d’achat n’est pas qu’un indicateur économique : elle menace, selon lui, la cohésion sociale. Garantir l’accès aux biens essentiels devient ainsi une condition de stabilité, autant qu’une réponse à l’urgence quotidienne.

Or, lors de sa visite inopinée le 23 août dans des usines de production d’eau minérale, le président Saïed semblait procéder à un refus de toute complexité, en avançant pour tout constat que « cette situation est anormale », suggérant une énième conspiration orchestrée de toute pièce.

 

Un appareil législatif contre-productif

L’entrepreneur Azzam Soualmia attire pour sa part l’attention sur un autre aspect de la crise.

D’ordinaire, les grossistes en eau et en boissons gazeuses profitaient de l’hiver et du printemps pour constituer un important « stock de sécurité » stratégique, rappelle-t-il. Cela garantissait la disponibilité des produits en été, lorsque la demande augmente, tout en leur assurant une marge bénéficiaire correcte, les achats hors saison étant moins coûteux. Cette année, ce levier régulateur est absent : les commerçants n’ont pas constitué de stocks pour deux raisons.

La première est selon lui la nouvelle loi sur les chèques bancaires. En hiver, les usines acceptaient des chèques de garantie, qu’elles n’encaissaient qu’en été, au moment de l’écoulement des stocks. Ce système a cessé avec la nouvelle législation qui interdit ce type de garanties liées aux chèques, un moyen de paiement à vue.

La seconde est la crainte d’être accusé de spéculation ou de stockage abusif face au nouveau bulldozer répressif inquisiteur. Plus personne n’ose désormais constituer d’importantes réserves pendant les périodes d’abondance, même lorsque le marché en aura besoin plus tard, par peur de poursuites passibles désormais de dizaines d’années de prison.

Résultat : les usines ont réduit leur rythme de production durant l’hiver pour ne pas assumer seules les coûts de stockage. Des lois conçues pour organiser le marché et lutter contre les pratiques d’accaparement seraient ainsi devenues, selon Soualima, une cause directe de la faiblesse des stocks et de la crise actuelle. Une logique contre-intuitive qui s’appliquerait aujourd’hui à de nombreux autres produits.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie