Tunisie. Eau minérale : une pénurie qui s’alimente d’elle-même ?

 Tunisie. Eau minérale : une pénurie qui s’alimente d’elle-même ?

Dans les grandes surfaces comme chez les petits commerçants, trouver une bouteille d’eau minérale est devenu, cet été, une course contre la montre, tandis que les quantités sont rationnées et que le pack d’eau voit son prix multiplié par deux chez certains détaillants.

La Tunisie connaît depuis plusieurs semaines des tensions d’approvisionnement qui prennent une ampleur particulière en pleine canicule. Pourtant, la situation ne s’explique pas par une seule cause. Chaleur exceptionnelle, hausse brutale de la demande, coupures d’eau, perturbations électriques et comportements de stockage des ménages se sont combinés jusqu’à former un véritable cercle vicieux. Face à cette situation, l’État a choisi de renforcer les contrôles et les saisies, au risque de traiter les symptômes davantage que les fragilités structurelles via une politique répressive.

 

Quand les coupures s’alimentent entre elles

Le premier facteur est évidemment la chaleur. La consommation d’eau conditionnée a bondi d’environ 30 % par rapport à un été habituel, selon Lassaad Mzah, président de la Chambre nationale des boissons non alcoolisées. Les températures, supérieures de près de 10 °C aux normales saisonnières, ont mécaniquement fait exploser les besoins. La consommation estivale est déjà deux à trois fois supérieure à celle de l’hiver et dépasse, à l’échelle annuelle, 1,2 milliard de bouteilles.

 

Mais cette demande exceptionnelle intervient dans un système soumis à de multiples perturbations. Les coupures d’eau potable ont poussé de nombreux ménages à constituer des réserves préventives, notamment en bouteilles. Un réflexe compréhensible dans un contexte où l’approvisionnement au robinet devient incertain, mais qui contribue paradoxalement à accélérer la disparition des stocks disponibles dans les commerces.

À cette demande supplémentaire s’est ajoutée une autre fragilité : l’électricité. Les coupures répétées ont perturbé durant l’été 2026 le fonctionnement de plusieurs unités de production d’eau minérale. Certaines machines doivent être arrêtées, puis redémarrées, avec des risques de perturbations ou de dommages sur les équipements. Les grandes surfaces elles-mêmes ont été affectées par les interruptions électriques.

Le mécanisme devient alors circulaire : une coupure d’eau encourage le stockage, le stockage fait bondir la demande, la demande vide les rayons, tandis que les coupures d’électricité ralentissent simultanément la production. Les bouteilles produites ne peuvent en outre être immédiatement mises sur le marché : un délai d’environ 48 heures est nécessaire avant leur commercialisation pour respecter les exigences sanitaires, selon la Chambre syndicale des grandes surfaces.

La situation est d’autant plus paradoxale que la pénurie d’eau minérale ne traduit pas nécessairement une pénurie généralisée de ressources hydriques. Après une saison pluviométrique favorable, les barrages affichaient fin juin un taux de remplissage proche de 60%, contre 41% un an auparavant. Certaines coupures d’eau potable sont elles-mêmes liées aux perturbations du réseau électrique, qui affectent les stations de pompage.

 

Saisies, contrôles et retour forcé dans les circuits

À la tension logistique s’est donc ajoutée une réponse sécuritaire et administrative. Entre la seconde quinzaine de juillet et le début du mois d’août, les autorités tunisiennes ont saisi plus de 147 000 litres d’eau conditionnée dans le cadre de campagnes de contrôle quotidiennes menées par le ministère du Commerce et du Développement des exportations, en coordination avec les forces de l’ordre.

Les autorités justifient ces opérations par des infractions ayant porté atteinte à la transparence des transactions commerciales et des prix. Autrement dit, au problème d’approvisionnement s’est ajouté celui des pratiques spéculatives de certains opérateurs, soupçonnés de retenir des marchandises, de contourner les circuits légaux ou de profiter de la tension pour spéculer. Les procédures légales prévues ont été engagées contre les contrevenants.

L’exemple de Nabeul illustre cette stratégie. Le 12 août, les services du Commerce, accompagnés de la police municipale, y ont saisi 5 427 bouteilles. Selon la direction régionale du Commerce, le grossiste concerné dissimulait une partie de ses stocks, refusait de les vendre à certains détaillants et cédait d’autres quantités à des vendeurs ambulants non déclarés. Ces pratiques auraient contribué à désorganiser la distribution et à provoquer une hausse injustifiée des prix. Les bouteilles saisies doivent être réintroduites dans les circuits légaux.

L’État tente parallèlement de réinjecter des volumes sur le marché. À Nabeul, 32 000 bouteilles supplémentaires ont été annoncées hier 13 août, avec un objectif de 16 000 bouteilles distribuées quotidiennement dans les différentes délégations du gouvernorat dont Hammamet.

Ces mesures peuvent contribuer à limiter la spéculation et à remettre rapidement des stocks dans les commerces. Elles ne règlent toutefois pas le mécanisme qui a produit la pénurie. Tant que les coupures d’électricité perturbent les usines, que les interruptions d’eau poussent les ménages à stocker et que la canicule entretient une demande exceptionnelle, chaque rupture d’approvisionnement risque d’en provoquer une nouvelle. La pénurie d’eau minérale apparaît ainsi moins comme un accident isolé que comme le symptôme d’une chaîne logistique devenue vulnérable aux défaillances en cascade.

 

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie