Younes Abouyoub : « Espérer la détente, mais se prémunir contre la tempête qui se prépare. »

 Younes Abouyoub : « Espérer la détente, mais se prémunir contre la tempête qui se prépare. »

Des navires transitent par le détroit d’Ormuz, au large de Bandar Abbas, dans le sud de l’Iran, le 7 septembre 2026. © ATTA KENARE / AFP

Frappes répétées, blocus pétrolier, tensions à Ormuz… La confrontation entre Washington et Téhéran s’installe dans la durée, à un mois des élections de mi-mandat américaines. Désarmement ou asphyxie économique ? Guerre d’usure ou risque de surextension face à la Chine ? Pour le diplomate Younes Abouyoub, aucune issue diplomatique ne se dessine à court terme. Pire, la région pourrait même voir le conflit s’étendre jusqu’à la Corne de l’Afrique et Bab-el-Mandeb.

 

En bref

  • Washington cible désormais les exportations pétrolières iraniennes.
  • Younes Abouyoub redoute une confrontation durable entre les États-Unis et l’Iran.
  • Une médiation régionale par Oman ou le Qatar pourrait, selon lui, ouvrir une voie de désescalade.
  • Le conflit pourrait peser sur les ressources militaires américaines face à la Chine.
  • Le diplomate recommande aux entreprises liées à Ormuz de se préparer à un trafic perturbé et à un pétrole volatil.

Les États-Unis ciblent désormais les exportations pétrolières iraniennes. Est-on passé d’une logique de désarmement à une stratégie d’asphyxie économique de l’Iran ?

Il semble en effet que l’on assiste à un glissement doctrinal. Là où les sanctions visaient, selon la version officielle américaine, initialement à entraver la prolifération nucléaire et balistique, le fait que l’accent est mis désormais sur les exportations pétrolières traduit une volonté d’étouffer l’économie iranienne dans son ensemble pour faire capituler l’État iranien. On ne cherche plus seulement à contenir un programme mais à tarir les ressources qui le financent.

Cette approche relève davantage d’une stratégie d’asphyxie, visant à provoquer une pression interne telle que Téhéran soit contraint de céder sur l’ensemble de ses ambitions nationales et régionales, ce qui me semble fort improbable. Le risque, toutefois, est de fermer la porte à toute diplomatie en radicalisant la position iranienne.

 

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Le conflit mobilise des moyens militaires qui pourraient être nécessaires sur d’autres théâtres. Jusqu’où Washington peut-il soutenir cet effort sans se fragiliser ailleurs ?

C’est là toute l’équation stratégique américaine : la gestion simultanée de plusieurs théâtres d’opération. Washington dispose d’une puissance de feu considérable, mais ses moyens ne sont pas illimités, notamment en matière de défense antimissile, de porte-avions et de munitions de précision. Un engagement prolongé en Asie occidentale et dans le Golfe risque de détourner des ressources vitales de la dissuasion face à la Chine.

La question est donc celle du seuil. Au-delà d’un certain niveau d’implication, les États-Unis pourraient se retrouver en situation de surextension impériale, affaiblissant leur posture dans l’espace indo-pacifique sans pour autant obtenir de victoire décisive dans sa guerre contre l’Iran.

 

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Après plusieurs mois de frappes et de tensions autour d’Ormuz, quelle sortie de crise vous paraît aujourd’hui la plus crédible ? Qu’est-ce qui pourrait provoquer une désescalade ?

Difficile à dire. Je suis assez pessimiste sur ce point car je ne vois pas d’issue politique possible à ce jour. Ceci étant dit, si une telle issue se présentait, la sortie de crise la plus plausible passerait par une médiation régionale, probablement portée par Oman ou le Qatar, avec un soutien discret des Européens.

Une désescalade, temporaire, pourrait survenir si les États-Unis offraient une levée même partielle des sanctions. Mais je doute fort que cela puisse se produire dans l’état actuel des choses.

Le facteur déclencheur le plus probable serait un choc économique intérieur en Iran, poussant Téhéran à rechercher une porte de sortie en prenant l’initiative ou une nouvelle offensive américaine après les élections de mi-mandat. Une erreur de calcul militaire — un navire coulé, des pertes humaines importantes — pourrait très bien embraser la région à l’avenir.

 

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À un mois des élections de mi-mandat du 3 novembre, le conflit fait grimper les prix de l’énergie. Trump peut-il se permettre un enlisement ou a-t-il besoin d’un succès rapide avant le scrutin ?

Un enlisement est politiquement toxique et ses signes précurseurs sont déjà là. L’histoire électorale américaine montre que les guerres impopulaires, l’inflation galopante et la hausse des prix à la pompe pèsent lourdement sur la majorité sortante. Trump a donc besoin d’un succès rapide et visible — une démonstration de force, un accord arraché, ou une baisse des prix obtenue par une pression sur les alliés du Golfe ; ce qui est un vœu pieux à ce jour.

À défaut, il risque de voir les électeurs sanctionner non seulement sa gestion de la crise, mais aussi son incapacité à protéger le pouvoir d’achat des Américains. Je pense que le parti républicain va vers une défaite quasi-certaine en novembre prochain. Reste à savoir quelle en sera l’amplitude, en l’occurrence le nombre de sièges qu’ils vont perdre aussi bien à la Chambre des représentants qu’au Sénat.

 

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Si vous conseilliez une entreprise dépendante du détroit d’Ormuz, quelle hypothèse lui recommanderiez-vous pour les douze prochains mois : perturbation durable du trafic et pétrole cher, ou désescalade ?

Je lui recommanderais de se préparer à l’hypothèse la plus prudente, à savoir une perturbation durable mais intermittente, avec un pétrole cher et volatil. Miser sur une désescalade rapide serait très imprudent. Les tensions structurelles entre Washington et Téhéran ne disparaîtront pas à court ni à moyen terme.

La confrontation va malheureusement durer et probablement s’intensifier dans les mois qui viennent. Elle risque de s’élargir géographiquement ; Bab el-Mandeb et la Corne de l’Afrique, avec les tensions au sein de l’Éthiopie et ses relents régionaux dans la mer Rouge impliquant l’Érythrée, le Soudan, la Turquie, l’Égypte et certains États du Golfe.

Il convient donc de diversifier les routes d’approvisionnement, de constituer des stocks stratégiques, de sécuriser des contrats à long terme et d’investir dans des couvertures financières contre la volatilité. En somme, espérer la détente, mais se prémunir contre la tempête qui se prépare.

 

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Fadwa Miadi