A la tribune de l’ONU, la Tunisie plaide pour un nouvel ordre multilatéral

Nafti a choisi de porter l’habit traditionnel tunisien
À New York, Mohamed Ali Nafti a porté samedi une nouvelle fois la voix d’une Tunisie très offensive sur la Palestine, les migrations, le climat et l’intelligence artificielle. Mais c’est surtout son plaidoyer pour une réforme profonde de l’ONU qui illustre l’ambition diplomatique affichée par Kaïs Saïed, alors que le président tunisien n’a pas fait le déplacement. En marge de la session, Antonio Guterres a qualifié la Tunisie de « voix de la sagesse en Méditerranée ».
Dans les derniers jours du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le ministre tunisien des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger, Mohamed Ali Nafti, a livré un discours qui dépasse largement la traditionnelle revue des positions diplomatiques du pays. Palestine, Libye, Soudan, migrations, changement climatique, dette, intelligence artificielle : la Tunisie a décliné une vision du monde fondée sur le multilatéralisme, la souveraineté des Etats et une meilleure représentation du Sud global.
Mais c’est le volet institutionnel qui retient particulièrement l’attention. Au nom de la Tunisie, Nafti a estimé que la restauration de la confiance dans l’ONU supposait deux conditions : le respect effectif du droit international et rien de moins qu’une « réforme globale et profonde » de l’Organisation. Tunis réclame notamment une révision des mécanismes de décision, afin d’assurer une représentation géographique plus équilibrée, ainsi que « davantage de transparence et de responsabilité ».
Une diplomatie qui veut parler au nom du Sud
Cette position s’inscrit dans une ligne quelque peu altermondialiste, devenue emblématique de la présidence de Kaïs Saïed : dénoncer les déséquilibres de l’ordre international et défendre un multilatéralisme présenté comme plus juste entre Etats. Le discours de Nafti s’en prend implicitement au fonctionnement d’un système où les principes proclamés par les organisations internationales se heurtent régulièrement aux rapports de force géopolitiques.
La Tunisie soutient ainsi l’initiative « ONU 80 », tout en estimant qu’elle ne doit constituer qu’une étape vers une transformation plus ambitieuse. Elle insiste également pour que la réforme ne conduise pas à réduire les ressources destinées aux pays en développement, aux programmes humanitaires ou au développement.
Sur la question du Conseil de sécurité et du droit de veto, le débat reste cependant plus large que la seule formulation du discours tunisien de cette année : Nafti n’a pas explicitement appelé à l’abolition du veto dans son intervention, mais a demandé une représentation plus équitable l’architecture actuelle du Conseil reste dominée par ses cinq membres permanents, disposant du droit de veto. Pour certains membres de l’opposition tunisienne, le discours peut faire sourire : « la Tunisie a-t-elle les moyens économiques, militaires ou même symboliques de ce type de tonalité prescriptive ? », ironise un internaute sur X.
Le reste du discours reprend les marqueurs de cette diplomatie. Sur Gaza, Tunis réaffirme son soutien aux droits des Palestiniens et dénonce la colonisation, les restrictions humanitaires et l’absence de reddition de comptes. Sur les migrations, elle plaide pour une approche fondée sur la responsabilité partagée entre pays d’origine, de transit et de destination, tout en répétant son refus de devenir une terre d’installation pour les migrants irréguliers. Mais là aussi l’opposition nationale dénonce un discours ambigu, étant donnée la proximité de l’actuel pouvoir avec l’Italie de Giorgia Meloni qui prône précisément l’inverse.
Car cette posture internationale n’est pas sans paradoxe. La Tunisie entend peser dans la réflexion sur la réforme de la gouvernance mondiale, sur l’architecture financière internationale, le climat ou encore la gouvernance de l’intelligence artificielle, alors que ses moyens économiques et politiques demeurent limités, et que ses marges de manœuvre diplomatiques sont étroites. Son influence repose actuellement sur la capacité à construire des convergences avec les pays du Sud, notent plusieurs observateurs à propos de cette politique étrangère nouvelle, en pleine mutation.
Les amabilités de Guterres
Dans ce contexte, le compliment adressé à la Tunisie par Antonio Guterres prend une dimension particulière. Rencontrant Mohamed Ali Nafti le 26 septembre à New York, le secrétaire général sortant de l’ONU (son second et dernier mandat à la tête de l’ONU s’achève le 31 décembre 2026) a salué la conduite tunisienne face aux crises régionales et qualifié le pays de « voix de la sagesse dans la région méditerranéenne ». Il a également souligné la coopération entre Tunis et l’Organisation, notamment autour de la stabilité en Libye.
Le rapprochement est d’autant plus notable que Guterres a lui-même consacré une part importante de son dernier discours devant l’Assemblée générale à la nécessité de réformer les institutions internationales et d’adapter le multilatéralisme aux réalités du monde actuel.
Reste enfin une singularité : cette séquence diplomatique s’est déroulée sans Kaïs Saïed à New York, qui voyage très peu ces dernières années, encore moins en Occident. Mohamed Ali Nafti a ainsi porté personnellement la parole présidentielle et rappelé dans son intervention que la Tunisie, « sous la conduite » du chef de l’Etat, entend poursuivre son propre « processus de réforme ».
À défaut de disposer des moyens d’une grande puissance, la Tunisie mise donc sur la parole, les principes et les alliances repensées vers un rapprochement de plus en plus affirmé avec Alger.
