Crédits sur l’honneur : la désillusion collective des Tunisiens

Présentés comme une bouffée d’oxygène pour les ménages et les petits entrepreneurs, les « crédits sur l’honneur » sont officiellement entrés en vigueur le 1er octobre. Mais derrière le taux zéro et l’absence de garanties, les premières conditions d’accès révèlent un mécanisme beaucoup plus classique : étude de solvabilité, justificatifs et sélection minutieuse des dossiers…
L’annonce avait tout pour séduire. Des crédits à taux zéro, sans garanties matérielles et assortis de surcroît d’une période de grâce : le dispositif voulu par l’Etat tunisien devait permettre aux particuliers, aux petits porteurs de projets et aux PME de retrouver un accès au financement bancaire. La mesure découle de la réforme du système des chèques adoptée en 2024 et impose aux banques concernées d’affecter au moins 8 % de leurs bénéfices à cette ligne de financement. Le dispositif prévoit jusqu’à 5 000 dinars pour les particuliers, 10 000 dinars pour certains petits projets et 25 000 dinars pour les PME et sociétés communautaires.
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Sauf que depuis l’ouverture des plateformes en ligne, le rêve utopiste et quelque peu naïf se heurte rapidement aux réalités bancaires. Les établissements exigent d’examiner la capacité de remboursement des demandeurs et de vérifier leur situation financière. L’absence de garantie matérielle ne signifie donc pas l’absence de sélection.
« L’honneur » et la bonne foi rattrapés par la logique bancaire
Le malentendu se situe peut-être précisément dans le nom du dispositif en lui-même. Car pour une partie de l’opinion, un « crédit sur l’honneur » devait reposer essentiellement sur la confiance aveugle accordée au demandeur. Or, dans les faits, l’honneur ne dispense pas de constituer un dossier.
Ainsi la plupart des banques demandent notamment une relation bancaire préexistante, des justificatifs de revenus ou d’activité et différents documents permettant d’évaluer la solvabilité du candidat dont des fiches de paie. Le principe du « premier arrivé, premier servi » concerne l’ordre de dépôt des demandes, mais il ne transforme pas pour autant l’acceptation en droit automatique : les dossiers doivent être examinés et un refus doit être motivé mais reste souvent évasif d’après les premiers retours d’expérience.
La déception est d’autant plus forte que la communication autour de la mesure avait installé l’idée d’un financement iconoclaste débarrassé des obstacles traditionnels du crédit bancaire.
« J’ai cru que c’était vraiment un prêt sur l’honneur. En moins de 48 heures, j’ai compris qu’il fallait finalement fournir presque tout ce qu’on demande pour un crédit ordinaire à la consommation. À ce compte-là, où est la différence ? », témoigne un citoyen débouté, déçu par les premières démarches.
Le paradoxe est donc saisissant : une mesure destinée à faciliter l’accès au financement pourrait surtout profiter à ceux qui sont déjà suffisamment intégrés au système bancaire pour pouvoir démontrer leur solvabilité.
« Du crédit sur l’honneur au crédit sur dossier »
L’ONG Alert résume cette contradiction dans une publication au ton particulièrement ironique, intitulé « L’hypocrisie organisée : quand les crédits sur l’honneur se muent en crédits sur dossier ».
L’organisation rappelle que la loi de 2024 avait été conçue pour accompagner la réforme du régime des chèques, qui devait mettre fin à l’utilisation du chèque comme moyen de financement informel. En contrepartie, le législateur avait prévu que les banques consacrent une partie de leurs bénéfices à des financements sans intérêts et sans garanties. Mais, rappelle Alert, la mise en œuvre tardive du dispositif a laissé pendant près de deux ans les petits commerçants et autres catégories concernées sans véritable alternative.
Pour l’ONG, le problème apparaît désormais au grand jour : « Le financement sur l’honneur n’est rien d’autre qu’un financement sur dossier ». Alert dénonce notamment l’exigence d’une relation client préalable dans pays où le taux de bancarisation des adultes reste sous les 40%, ainsi que la multiplication des justificatifs pouvant inclure domiciliation du salaire, affiliation à la sécurité sociale, déclaration de revenus ou encore des documents comptables pour les professionnels.
L’organisation pointe également le décalage entre l’ambition affichée et les moyens mobilisés. Les sommes consacrées au dispositif demeurent en effet limitées au regard des besoins de l’économie tunisienne, alors que l’inclusion financière demeure faible. Les estimations communiquées avant le lancement évoquaient environ à peine 120 millions de dinars mobilisés au titre des bénéfices bancaires de 2025, avec un nombre de bénéficiaires potentiels qui resterait relativement limité.
Alert parle par conséquent de « l’hypocrisie organisée », reprenant un concept du sociologue Nils Brunsson : un discours politique destiné à absorber la colère sociale, tandis que la réalité économique reste soumise aux contraintes et à la prudence des institutions financières.
Au final, les banques continuent de fonctionner comme des banques : elles évaluent le risque, sélectionnent les emprunteurs et protègent leurs intérêts. Rien de surprenant de ce côté-là. La véritable question est en l’occurrence celle du rôle de l’État : après avoir présenté ces crédits comme une réponse aux difficultés d’accès au financement, pouvait-il raisonnablement laisser leur mise en œuvre aux seules logiques rigides de sélection bancaire ?
Si le taux zéro est réel, tout comme l’absence de garantie matérielle aussi, pour beaucoup de Tunisiens, la promesse d’un crédit fondé sur la confiance semble déjà avoir laissé place à une réalité beaucoup plus familière : celle du crédit conditionné par un dossier dans un contexte où les établissements bancaires sont très frileux en la matière.
