Antonino Urru : la mort mystérieuse d’un ancien militaire italien dans une prison tunisienne

 Antonino Urru : la mort mystérieuse d’un ancien militaire italien dans une prison tunisienne

La mort d’Antonino Urru, retrouvé sans vie à la mi-août dans sa cellule de la prison civile de Mornag, ouvre une affaire aussi sensible qu’énigmatique entre la Tunisie et l’Italie. Portrait d’un personnage sulfureux au passé haut en couleurs.

Âgé de 78 ans, cet ancien sous-officier de l’armée italienne avait été arrêté une dizaine de jours auparavant sur la base d’un mandat d’arrêt international émis par la justice italienne. Condamné définitivement en Italie pour des faits financiers, il vivait depuis plusieurs années en Tunisie. Mais son passé ne se résumait pas à une affaire de fraude fiscale : la presse italienne le présente également comme un ancien membre des services de renseignement, un secret de polichinelle mais une dimension qui donne aujourd’hui à son rapide décès en prison une résonance toute particulière.

Contactée, une source proche de l’enquête administrative en cours écarte toute possibilité de manquement aux prescriptions médicamenteuses du défunt, ce qui dément une rumeur qui a aussitôt circulé : « Les autorités pénitentiaires ne plaisantent pas avec ça. Avant même d’être incarcéré, chaque détenu est interrogé sur ses traitements éventuels en cours, qui lui sont fournis dans les 24 heures ».

 

Un ancien militaire au parcours hors norme

Originaire d’Oristano, en Sardaigne, Antonino Urru avait fait carrière dans l’armée italienne avant de prendre sa retraite. Selon La Nuova Sardegna, qui le surnomme « 007 », l’homme avait atteint le grade de maréchal et exercé également « un rôle d’agent secret » durant ses années sous l’uniforme. Ce volet de son parcours est désormais au centre de l’attention médiatique italienne, même si les sources disponibles ne donnent pas, à ce stade, de précisions publiques sur la nature exacte de ses missions ou sur le service auquel il aurait appartenu. Sur son profil Linkedin, il se présentait comme entrepreneur et indique avoir travaillé pour la présidence du Conseil italien.

Après sa carrière militaire, fort d’un carnet d’adresses conséquent, Urru s’était tourné vers les activités professionnelles et entrepreneuriales, notamment dans l’immobilier à Oristano. C’est dans ce domaine que son nom apparaît alors dans plusieurs dossiers judiciaires. Le principal dossier, à l’origine de sa condamnation remontait à une enquête engagée il y a plus de quinze ans par la Guardia di Finanza et l’administration fiscale italienne, sous l’autorité du parquet. Selon la reconstruction publiée par La Nuova Sardegna, les enquêteurs avaient mis au jour un montage de sociétés écrans et d’intermédiaires immobiliers censés rendre plus difficile la traçabilité de certains flux financiers.

Le montant de l’évasion fiscale retenue dans cette procédure atteignait environ 815 000 euros. Urru avait également été cité dans d’autres enquêtes concernant des opérations immobilières et des questions d’urbanisme à Oristano, notamment autour de soupçons d’abus dans la construction. Ces procédures, distinctes de la condamnation fiscale, ont contribué à façonner dans la presse locale l’image d’un entrepreneur régulièrement confronté à la justice.

Ces dernières années, Urru avait quitté la Sardaigne pour s’installer en Tunisie, sanctuaire refuge pour de nombreuses figures italiennes activement recherchées par la justice de leur pays, à l’image de Diego Bocciero, chef mafieux interpelé à Tunis en mars dernier. La Nuova Sardegna souligne que cette nouvelle vie méditerranéenne s’était déroulée loin des projecteurs et des affaires judiciaires qui avaient marqué son passé. Mais la justice italienne a finalement rattrapé le discret retraité : un mandat d’arrêt international a conduit à son interpellation en Tunisie, environ dix jours avant son décès.

 

Moins de 10 jours de détention, puis une mort inexpliquée

C’est précisément la brièveté de cette détention qui nourrit aujourd’hui les interrogations. Arrêté à la demande de l’Italie, Urru devait être maintenu en détention dans l’attente de la suite de la procédure d’extradition. Le matin du 14 août, il a été retrouvé mort dans sa cellule à Mornag. L’agence de presse italienne Agenzia Nova confirme les faits et précise que les circonstances du décès n’ont, à ce stade, pas été officiellement établies.

Les premières informations disponibles ne permettent donc pas de privilégier une hypothèse plutôt qu’une autre. Ni les autorités tunisiennes ni les autorités italiennes n’ont publiquement détaillé les causes médicales de la mort. La confirmation du décès est notamment venue de sources diplomatiques, tandis que les médias tunisiens et italiens ont commencé à s’intéresser à cette disparition inhabituelle.

La presse sarde est particulièrement attentive au dossier. Le titre de La Nuova Sardegna — « Giallo sulla morte di un ex 007 sardo arrestato in Tunisia » — traduit l’atmosphère opaque entourant l’affaire. À ce stade, rien dans les éléments publics ne permet d’affirmer que le décès résulte d’un suicide, d’un acte criminel ou d’une intervention extérieure de type règlement de compte.

C’est précisément cette absence d’explication officielle, combinée au passé singulier d’Urru, qui transforme une affaire judiciaire en dossier potentiellement diplomatique : le scénario est suffisamment inhabituel pour alimenter les spéculations. Mais entre les faits établis et les hypothèses, une frontière doit être tracée avec prudence et rationalité.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie