Fares Fares : “Chaque rôle doit être un défi”

 Fares Fares : “Chaque rôle doit être un défi”

Dans Le Caire confidentiel


Du film indépendant danois à une série américaine futuriste en passant par un jeu vidéo d’action, cet acteur libano-suédois brille dans des univers très différents. Dans “Le Caire confidentiel”, il incarnait un inspecteur au cœur d’une Egypte corrompue.


Vous travaillez tant en Europe qu’aux Etats-Unis. Les tournages sont-ils plus ambitieux outre-Atlantique ?


Souvent, les budgets aux Etats-Unis sont bien plus élevés, donc l’équipe sur le plateau est plus importante, le standing plus confortable, tu as une plus grande loge… Mais quand il s’agit de jouer une scène devant la caméra, avec un autre acteur, c’est la même chose !


 


Vous alternez entre grand et petit écran. Une série ­télévisée s’appréhende-t-elle comme un long métrage ?


Il y a une différence dans le processus de création. Au cinéma, on a plus de temps pour préparer son rôle, on sait exactement où va le personnage, et quelles scènes on va tourner chaque jour… Au contraire d’une série télé, où l’acteur ne connaît que le premier épisode, la suite du script arrivant au fil du tournage. Donc, on ­dispose de très peu de temps pour le travail en amont. Et on ignore la suite de l’histoire…


 


En 2017, vous étiez à l’affiche du thriller ­politique très acclamé, “Le Caire confidentiel”, du réa­lisateur suédois Tarik Saleh. Qu’est-ce qui vous a plu dans l’histoire de ce policier découvrant la corruption des­ autorités qui gangrène son pays, à l’aube de la ­révolution égyptienne ?


Tarik est un ami et il me parlait depuis longtemps de ce projet. Il m’a beaucoup plu, car il concerne une part très importante de notre histoire contemporaine, les prémices de la révolution égyptienne et des Printemps arabes, et le chaos qui en a résulté, et qui probablement a mené, en partie, à la guerre en Syrie… Il ne s’agit pas seulement de corruption, mais aussi de la responsabi­lité des politiques… Et puis, c’est un film qui parle de la société égyptienne à travers le ­regard des vrais gens, dans les rues du Caire. Mon personnage, Nourredine, est entre deux mondes, c’est un homme perdu qui n’arrive pas à trouver un sens à sa vie. Il découvre que la corruption est bien plus ancrée dans la société qu’il ne pensait, et il perd le contrôle, ça le dépasse, ça l’écrase.


 


Comment vous êtes-vous préparé à ce rôle ?


Je suis allé au Caire pendant quatre semaines. J’ai lu, rencontré des gens (les services de sécurité égyptiens ont finalement fermé le plateau trois jours avant le tournage et le film a été tourné au Maroc, ndlr). J’ai travaillé avec un coach car, n’étant pas du pays, je devais savoir comment les Egyptiens parlent, réagissent, se comportent… J’avais beaucoup à apprendre, pour composer ensuite mon personnage avec justesse.


 


Qu’est-ce qui vous décide à accepter un rôle ?


Il faut que ce soit un très bon rôle, avec un très bon ­scénario et un très bon réalisateur ! Mais le plus important demeure le personnage. S’il n’est pas assez élaboré, complexe, s’il ne représente pas un défi pour moi, je préfère laisser tomber. Je ne veux pas me répéter, m’installer dans une zone de confort… Je refuse, bien sûr, les rôles de personnages arabes stéréotypés, ou alors je prends soin de les modifier. Par exemple, ce n’est pas parce que le personnage est d’origine arabe qu’il écoute nécessairement de la musique arabe ! Je ne fais aucun compromis là-dessus, avec qui que ce soit. C’est non négociable.


 


Avec quels réalisateurs aimeriez-vous travailler ?


Il y en a quelques-uns. Jacques Audiard, par exemple !


 


Croyez-vous à une méthode de jeu d’acteur ?


Pas tellement. Je pense que la meilleure méthode pour un acteur, c’est celle qui fonctionne pour lui-même. Il n’y a pas une seule manière de faire. Je n’aime pas trop en parler comme d’une technique spéciale… La plupart du temps, ça vient du cœur, des tripes, combiné bien sûr à la préparation, qui diffère selon les rôles. Je crois à la psychologie du personnage, mais jusqu’à un certain point. Parfois, certains acteurs vont trop loin dans ce sens. J’aime ce métier parce qu’il se renouvelle à chaque fois. C’est tout le temps un challenge, c’est stimulant, on ne sait pas si ce qu’on propose va plaire ou non, il n’y a jamais de garantie, de réponse. Ça demande évidemment un ­intérêt pour l’être humain, sinon la palette de jeu d’un acteur est réduite, il reste cantonné à un seul type de rôle. J’ai souvent besoin de temps entre deux projets, surtout s’ils demandent beaucoup d’investissement. De temps en temps, je sens que le personnage est encore en moi après le tournage. Alors, je reprends ma vie normale et j’attends qu’il s’en aille.


 


Comment avez-vous appris votre métier ?


Dans ma petite ville de Suède, à Örebro. J’ai d’abord joué dans une troupe de théâtre locale. Puis, à 19 ans, je me suis installé à Göteborg, la deuxième métropole du pays, où j’ai fait une école d’acteurs pendant deux ans. A l’époque, nos modèles étaient Robert De Niro et Al Pacino. J’ai ensuite beaucoup joué au théâtre. Depuis quelques années, je n’ai pas le temps de remonter sur les planches, ça ne me manque pas trop, mais j’en referai à l’avenir. Même si parfois, au théâtre, je ressens de l’ennui à jouer chaque soir le même rôle, le fait d’être sur scène ­devant un public provoque une sensation très forte, qu’on ne ressent pas sur un plateau de tournage.


 


Vous et vos parents avez quitté le Liban en pleine guerre civile, dans les années 1980, pour émigrer en Suède, quand vous aviez 14 ans. Vous y êtes retourné depuis ?


Non, malheureusement. Mais ça ne me manque pas. La Suède est devenue mon pays, je me sens bien plus suédois que libanais. Cette guerre civile fait partie de mon enfance… Aujourd’hui, mon seul lien avec le Liban, c’est la cuisine et le vin que je déguste. Sinon, je ne regarde pas de films libanais, je n’écoute pas de musique du pays non plus… Quand je suis arrivé en Suède, j’étais en pleine adolescence, donc j’ai dû non seulement apprendre la culture suédoise, mais aussi la culture adolescente, ce qui a été plus difficile pour moi, avec tous ses comportements, ses codes, ses données culturelles… De toute façon, c’est toujours un combat de s’acculturer, les premiers temps. Pour moi, ça a été très rapide, j’ai appris la langue en trois mois, et en dix mois j’étais complètement adapté au pays, et je m’y sentais chez moi. 


 


SUCCÈS EN SÉRIE


2016 : Westworld, série créée par Lisa Joy et Jonathan Nolan, diffusée sur Orange Cinéma Série, Be 1 et HBO.


2017 : Le Caire confidentiel, de Tarik Saleh, disponible chez Memento films en DVD.


2018 : A Way Out, jeu vidéo conçu par Josef Fares, disponible sur PlayStation 4 et Xbox One.

Astrid Krivian