Clément Sénéchal : « La canicule aggrave les inégalités »

Des enfants et des passants cherchent un peu de fraîcheur à proximité d’une fontaine lors d’un épisode de canicule à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, le 21 juin 2025. © Romain Perrocheau / AFP
Ancien chargé de campagne climat de Greenpeace France et auteur de Pourquoi l’écologie perd toujours, le sociologue, Clément Sénéchal analyse les propositions des candidats à l’élection présidentielle de 2027 face au réchauffement climatique. Pour lui, la canicule révèle avant tout une fracture sociale.
En bref
- Clément Sénéchal estime que la canicule révèle les inégalités sociales face au réchauffement climatique.
- Il juge que les ménages modestes et les travailleurs exposés sont les premiers touchés.
- Il compare les propositions des candidats à la présidentielle de 2027.
- Il défend une transition écologique fondée sur la justice sociale.
- Selon lui, les politiques actuelles restent insuffisantes face à l’urgence climatique.
La canicule qui vient de frapper la France n’a pas touché tout le monde de la même façon. Il y avait ceux qui pouvaient fermer leurs volets dans une maison bien isolée, et ceux qui coulaient du béton sous quarante degrés. Cette réalité, Clément Sénéchal la décrit depuis des années.
Diplômé de sociologie et de philosophie politique, il a passé huit ans comme chargé de campagne climat chez Greenpeace France avant de quitter l’organisation, convaincu que l’écologie consensuelle avait atteint ses limites. Il en a tiré un livre, Pourquoi l’écologie perd toujours, paru en 2024 au Seuil, et une conviction : tant que les intérêts économiques les plus puissants ne seront pas remis en cause, la réponse à la crise climatique restera insuffisante.
Alors que la campagne présidentielle de 2027 commence à prendre forme, nous lui avons demandé d’évaluer les propositions des candidats et leur capacité à protéger ceux qui sont les premiers touchés par le réchauffement climatique.
Est-ce que les candidats à la présidentielle de 2027 ont, selon vous, pris la mesure de ce que cette canicule a révélé : que le réchauffement n’est pas vécu de la même façon selon qu’on est cadre en télétravail climatisé ou ouvrier sur un chantier ?
Clément Sénéchal : Je crois que la canicule montre que le réchauffement climatique est aussi une question d’inégalités sociales. Ceux qui disposent d’un logement bien isolé, de la climatisation ou du télétravail ne vivent évidemment pas le réchauffement de la même manière que les ouvriers sur un chantier, les aides à domicile ou les personnes vivant dans des passoires thermiques.
Les candidats qui s’appuient sur les connaissances relatives aux inégalités sociales pour construire leur projet politique sont conscients de cette réalité. Nous avons laissé le réchauffement climatique s’aggraver pour éviter de remettre en cause les intérêts économiques les plus puissants, en sachant très bien que les personnes les plus modestes et les plus fragiles seraient les premières à en subir les conséquences.
Ces candidats occupent aujourd’hui la gauche du spectre politique, où l’idée selon laquelle il faut concilier transition écologique et justice sociale est désormais bien ancrée. En revanche, les partis de droite et d’extrême droite commencent à être mis en difficulté sur ce sujet. Ils semblent s’apercevoir que cette question, qu’ils ont longtemps laissée de côté, devient un risque politique pour eux. Même Édouard Philippe a fini par déclarer qu’il « pourrait devenir écologiste ».
Si on prend un exemple concret, celui de la rénovation thermique : existe-t-il des programmes qui s’attaquent vraiment aux passoires énergétiques où vivent les ménages les plus modestes, ou est-ce que cela reste des mesures gadgets ?
Clément Sénéchal : Sur la rénovation thermique, il existe bien des dispositifs, comme MaPrimeRénov’, les aides de l’Anah ou les certificats d’économie d’énergie, mais ils restent très en dessous des besoins et le gouvernement vient encore d’en réduire les moyens.
Le problème n’est pas seulement l’existence des aides. C’est aussi leur instabilité, leur complexité, le reste à charge, et le fait que les rénovations globales, les seules vraiment efficaces, demeurent trop rares.
Dans son programme, La France insoumise propose un plan massif de rénovation, prioritairement dirigé vers les passoires énergétiques et les ménages populaires, avec un guichet unique, un financement public renforcé et un reste à charge nul pour les plus précaires. Cette démarche me semble davantage adaptée à l’état d’urgence actuel.
On observe des orientations proches chez Les Écologistes. Quant au reste de la gauche, les programmes sont encore en cours d’élaboration, ce qui ne permet pas d’en porter une appréciation éclairée à ce stade.
En revanche, à droite, les forces politiques restent enfermées dans une approche qui privilégie avant tout les économies budgétaires et le marché. Elle ne permet pas d’organiser une réponse à la hauteur de cet enjeu majeur. Peu d’annonces ont été faites à ce sujet pendant la canicule. Quant au Rassemblement national, il semble voir dans la climatisation une solution miracle.
Au-delà du logement, il y a aussi la question du travail : les travailleurs précaires, souvent en extérieur ou dans des conditions difficiles, sont particulièrement exposés à la chaleur. Est-ce un sujet qui apparaît dans les programmes, ou est-ce un angle mort total ?
Clément Sénéchal : Sur ce point aussi, le plan canicule de La France insoumise, publié récemment, va dans le bon sens. Il propose d’adapter le droit du travail aux fortes chaleurs : pauses, horaires aménagés, arrêt des chantiers et des activités dangereuses, droit de retrait effectif, création d’un congé climatique pour les parents lorsque les écoles ferment, et garantie d’un accès gratuit à l’eau ainsi qu’à des lieux de fraîcheur.
C’est une approche qui prend réellement en compte les conséquences du réchauffement climatique sur le travail. Elle mise sur des protections collectives plutôt que de laisser chacun se débrouiller seul.
À droite, la priorité reste de ne pas ralentir l’activité économique. Les responsables libéraux refusent que les épisodes de canicule modifient l’organisation du travail ou donnent davantage de pouvoir aux salariés face aux employeurs. Ce serait, au fond, renier l’essence même de leur projet politique. Ils minimisent donc autant que possible les effets de la chaleur sur les travailleurs.
Quand on regarde l’ensemble de ces mesures, comment expliquez-vous que la dimension sociale du climat reste si peu présente dans le débat, alors que les faits, comme cette canicule, la rendent pourtant évidente ?
Clément Sénéchal : Je pense que la dimension sociale du climat est tout de même bien intégrée dans une partie du débat public. Mais les néolibéraux et une partie des élites médiatiques continuent de trouver toutes sortes d’artifices pour éviter de poser le débat en termes d’inégalités sociales.
Ils ont notamment recours à l’idée que la technologie suffira à résoudre le problème. L’omniprésence de la climatisation pendant la dernière canicule en est un bon exemple : elle donne l’illusion que l’on pourra s’adapter sans réduire fortement nos émissions de CO₂ et sans remettre en cause notre modèle de développement économique.
En réalité, cette confiance dans la technologie sert surtout à masquer les limites écologiques de notre modèle économique.
Pour conclure, si on devait noter les candidats sur leur capacité à protéger concrètement les classes populaires face au réchauffement, qui sortirait du lot, et qui serait clairement à la traîne ?
Clément Sénéchal : Seuls les candidats prêts à s’attaquer aux intérêts économiques les plus puissants, à commencer par ceux des secteurs des hydrocarbures et du logement, ont une chance de répondre sérieusement à cette urgence.
À gauche, La France insoumise et son candidat Jean-Luc Mélenchon me semblent aujourd’hui les plus clairement positionnés sur ce créneau.
Car il ne suffit pas d’avoir le sort des classes populaires à la bouche : il faut comprendre que l’amélioration concrète de leurs conditions de vie passe par une remise en cause directe du système économique actuel. Hélas, une partie de la gauche sociale-démocrate conserve encore une approche qui cherche à agir sans remettre profondément en cause ce système, ce qui limite sa capacité à répondre pleinement à cet enjeu.
Quant à les noter, ils sont encore une quinzaine aujourd’hui, cela me semble compliqué.
Concernant la droite, elle est nulle et non avenue sur ces sujets. Selon moi, elle consacre avant tout son action à défendre les intérêts des catégories les plus favorisées.Les dix années de macronisme que nous venons de vivre en apportent la démonstration.
Vos questions sur la canicule vue par Clément Sénéchal
Qui est Clément Sénéchal ?
Clément Sénéchal est sociologue, ancien chargé de campagne climat chez Greenpeace France et auteur de Pourquoi l’écologie perd toujours (Seuil, 2024).
Pourquoi relie-t-il canicule et inégalités sociales ?
Selon lui, les fortes chaleurs touchent davantage les personnes vivant dans des logements mal isolés ou exerçant des métiers exposés, révélant ainsi des inégalités sociales face au changement climatique.
Que pense Clément Sénéchal des programmes des candidats ?
Il estime que les propositions les plus ambitieuses sur la rénovation thermique et la protection des travailleurs se trouvent aujourd’hui à gauche, tandis qu’il juge les programmes de droite insuffisants sur ces questions.
Pourquoi critique-t-il la climatisation comme réponse au réchauffement ?
Il considère que la climatisation ne règle pas les causes du changement climatique et qu’elle peut entretenir l’illusion d’une adaptation sans transformation du modèle économique.
