Comprendre le Coran : les clés pour lire autrement le texte

 Comprendre le Coran : les clés pour lire autrement le texte

L’écrivain marocain Rachid Benzine, le 25 août 2025. (Photo : Xavier GALIANA / AFP)

Ouvrir le Coran aujourd’hui, c’est s’aventurer dans une galerie de miroirs déformants. Le texte coranique originel s’y efface derrière des siècles de glose, de polémiques et de projections. Pour retrouver sa puissance initiale, et mieux comprendre le Coran, il faut identifier les sédiments qui l’ont rendu illisible.

Par Rachid Benzine

Lire autrement le Coran : une approche par le geste et le sens

Plusieurs grandes approches ont cherché à éclairer le Coran. Chacune ouvre une perspective essentielle.

La lecture théologique et dogmatique a construit l’édifice de la foi, monumentalisant le texte. Mais elle transforme souvent ses gestes concrets en abstractions intemporelles. L’analyse historico-critique, en traquant les sources et les échos de l’Antiquité tardive, a brillamment situé le texte dans son temps. Mais elle l’a parfois réduit à un palimpseste d’influences, externalisant son génie propre.

Les approches littéraires et rhétoriques ont révélé l’architecture de sa parole, sa symphonie sonore et narrative. Mais elles ne sondent pas toujours la fonction de cette forme. La philosophie et la mystique en ont exploré les profondeurs symboliques et ontologiques. Elles invitent à une intériorisation vertigineuse, parfois au prix d’une désincarnation du texte de son milieu natal.

Ces lectures du Coran sont légitimes, fécondes et nécessaires.

Pourtant, une dimension fondamentale résiste. Comme si un principe actif du texte échappait à ces grilles d’analyse. Comme si, en se focalisant sur ce que le Coran dit, d’où il vient ou comment il est construit, on avait négligé une question plus élémentaire. Que fait-il ? Nous proposons ici un déplacement pour mieux comprendre le Coran : passer de l’herméneutique du sens à la pragmatique du geste.

Oublions un instant, pour comprendre le Coran autrement, « que signifie ce verset ? ». Demandons-nous : « Quelle opération ce mot enclenche-t-il ? Quel mouvement sa racine encode-t-elle ? À quelle nécessité vitale répond cette prescription ? » En exhumant cette logique opératoire, nous découvrons une chose. Le Coran ne « parle » pas seulement du réel : il agit sur lui.

Voici quelques termes du Coran revisités pour mieux comprendre le Coran.

Kalima dans le Coran : l’impact, non la parole

Traduire « Kalima » par « parole » est un contresens qui projette sur le texte le logos grec, l’idée d’un discours raisonné. Pour en retrouver le sens originel, il faut pratiquer une archéologie du terme : la racine K-L-M désigne, chez les lexicographes, l’entaille dans la chair. Le geste sous-jacent est celui d’une incision indélébile.

Une Kalima n’est pas un message à décoder. C’est une intervention qui perce le réel, un impact qui y laisse une trace permanente. Cette lecture éclaire des versets clés : lorsque le Coran dit « Wa kallama Allāhu Mūsā » (4:164), il ne signifie pas « Dieu parla à Moïse », mais « Dieu le marqua » par une percussion directe, d’où le caractère tranchant de la Loi mosaïque. De même, Jésus, désigné comme « Kalimatun minhu » (3:45), n’est pas le « Verbe » métaphysique, mais une incision projetée dans l’histoire, brisant la causalité biologique. Enfin, le verset 18:109 — « Si la mer était une encre pour les Kalimāt de mon Seigneur, elle s’épuiserait… » — ne décrit pas la parole infinie de Dieu, mais la multitude infinie des actes créateurs de Dieu dans l’univers. Ainsi, la Kalima révèle un langage qui n’est pas outil de description, mais opérateur de rupture et de formation.

Subhāna dans le Coran : l’art de glisser sans s’enliser

Traduire « Subhāna » par « Gloire à Dieu » en fait une louange, alors que ce terme décrit une physique du mouvement parfait. Sa racine, S-B-H, évoque chez les lexicographes comme Al-Khalīl le geste de glisser dans un fluide — qu’il s’agisse du nageur (sabaha) fendant l’eau sans couler, ou du cheval au galop (faras sabūh) dont les foulées semblent effleurer le sol.

Le Tasbīh est donc l’acte de maintenir cette fluidité sans friction, cette trajectoire pure qui évite tout enlisement. Le Coran en donne la clé en appliquant le même verbe (yasbaḥūn) au mouvement orbital des astres (21:33), faisant du Tasbīh une loi de mouvement cosmique. Dire « Subhāna Allāh », c’est constater que « l’essence divine » évolue avec cette même perfection fluide, sans jamais entrer en collision avec les limites du créé. Et quand le texte ordonne « Sabbih ! », il invite moins à répéter des formules qu’à se réajuster sur cette fluidité fondamentale, pour naviguer dans l’existence sans s’alourdir ni dévier.

Kitāb dans le Coran : la suture, non le livre

Traduire « Kitāb » par « livre » est un anachronisme qui projette sur le texte l’idée moderne d’un objet imprimé. La racine K-T-B désigne l’action de joindre deux bords, de coudre comme le bourrelier qui assemble une outre de cuir (katabtu al-qirba). Le Kitāb est donc avant tout une technologie de liaison, ce qui empêche les choses de se désagréger.

Cette logique opératoire sécrète trois niveaux de cohésion. D’abord, l’unité militaire (katība) : un bataillon n’est fort que si les hommes y sont « cousus » en une formation serrée. Ensuite, la règle prescrite : l’expression « kutiba ’alaykum » (« il vous est prescrit ») signifie littéralement « il est cousu sur vous ». La règle n’est pas un conseil mais une suture sociale greffée sur l’individu pour en faire une pièce solidaire du corps collectif.

Enfin, le texte qui utilise cette expression — « Kitāb lā rayba fīhi » (2:2) — n’est pas un livre ouvert aux doutes, mais une suture sans jeu, un rail rigide sans oscillation ni vibration, qui guide (hudan) ceux qui sont eux-mêmes « suturés » par la conscience protectrice (taqwā). La racine W-Q-Y évoque le cuir tanné, cette peau travaillée qui protège. Être muttaqī, c’est avoir su se faire une seconde peau face aux aspérités du réel : une vigilance devenue membrane, un instinct de préservation qui garde intacte la capacité à suivre la voie proposée par le Coran sans s’y user.

Ce dernier se révèle ainsi moins comme un recueil de pages que comme une couture ontologique, un principe actif de cohésion contre la dispersion du désert et de l’oubli.

Dīn dans le Coran : la dette, non la religion

Traduire « Dīn » par « religion » est un contresens profond qui projette sur le texte la notion latine de religio, supposant une sphère spirituelle séparée. La racine D-Y-N désigne la créance (dayn) et le fait d’être redevable (dāna). Le Dīn est donc fondamentalement une économie de la dette : il inscrit l’existence humaine comme un prêt à solder, transformant chaque bienfait reçu (rizq) en une obligation à honorer. Cette logique génère l’architecture sociale elle-même.

Ainsi, la Madīnah (la Cité) n’est pas simplement une ville, mais l’espace comptable où cette dette commune est gérée et où le droit s’exerce. Enfin, l’expression « Mālikī yawmi d-dīn » (sourate 1) — souvent rendue par « Maître du jour du jugement » — se comprend pleinement comme « Propriétaire du jour de la liquidation ». Il s’agit du règlement final des comptes, où le bilan de la « mission » terrestre est audité. Le Dīn se révèle ainsi non comme une croyance, mais comme le contrat de vassalité vital qui lie l’homme, débiteur, à son Rabb (créancier), et structure toute la cité des croyants autour de cette obligation ultime.

De Kalima à Baraka, retour aux sources du Coran
La Mecque, en Arabie saoudite, le 4 janvier 2026. Les fidèles musulmans du monde entier accomplissent des prières autour de la Kaaba. Photo : Ismael Adnan Yaqoob / Anadolu via AFP

Harām : la clôture, non l’interdit

Traduire « Ḥarām » par « sacré » ou « interdit » réduit à une notion morale ce qui est d’abord une technique spatiale de protection. La racine Ḥ-R-M désigne originellement ce qui est retranché, mis à l’écart comme une clôture ou une réserve. Le Ḥarām est un dispositif de sauvegarde par l’exclusion, qui vise à préserver un équilibre fragile. Cette logique opératoire structure l’espace et le temps dans le désert du VIIᵉ siècle. Le « Lieu Ḥarām » (La Mecque) n’est pas un sanctuaire mystique. Il s’agit d’une zone de neutralisation où la violence est suspendue, permettant les échanges et le pèlerinage. Les mois « Ḥurum » instaurent des trêves saisonnières, gelant les routes des caravanes et la tenue des grands rassemblements.

Les interdits concrets relèvent de la même économie de survie.

L’interdiction de la chasse lors du pèlerinage préserve les ressources écologiques d’un milieu aride face à un afflux massif. L’interdiction du porc (khanzīr) est particulièrement révélatrice. Elle s’éclaire par contraste avec les animaux intégrés au système nomade, comme le chameau ou le mouton. Ces derniers sont des partenaires de survie : ils convertissent des ressources non comestibles (herbes sèches, épines) en énergie (lait, viande, force de trait), supportent la mobilité et nécessitent peu d’eau.

Le porc, au contraire, incarne une logique opposée : il consomme les mêmes céréales et l’eau précieuse que l’homme, il ne peut pas suivre les transhumances, et sa physiologie en fait un gouffre hydrique dans un milieu où chaque goutte est comptée. Il est l’animal de la sédentarité improductive, une charge écologique que la caravane ne peut se permettre. Le Coran le qualifie de « rijs » (6:145), un terme qui évoque l’« interférence » ou le « désordre », une perturbation dans l’allocation optimale des ressources. L’interdit est ici un verrou écologique contre un luxe biologique insoutenable, qui protège le circuit des ressources vitales.

Le Coran valide cette lecture technique en présentant la « Ka‘ba » comme « une stabilité (qiyāman) pour les gens » (5:97) : son caractère ḥarām est ce qui maintient debout l’édifice social. Loin d’être un tabou, le Ḥarām est donc la clôture vitale qui protège un système contre sa propre dissipation en écartant tout ce qui, comme le porc, compromet sa trajectoire de survie.

Nisā’ : la réserve — Rijāl : les piliers de marche

Traduire « Nisā’ » par « femmes » projette une catégorie biologique moderne, là où le Coran désigne une fonction structurelle dans l’économie tribale. La racine N-S-’ évoque l’idée de retardement ou de mise en réserve, à l’image du mois intercalaire (nasī’) qui décale le calendrier. Les Nisā’ sont ainsi les éléments différés du groupe. Ils sont placés en retrait stratégique par rapport aux Rijāl.

Car le terme « Rijāl » ne se réduit pas non plus à « hommes ». Sa racine R-J-L renvoie à la jambe (rijl) et au fait de se tenir debout ou de marcher. Les Rijāl sont les piliers de marche, la force cinétique du clan, ceux qui assurent la mobilité, le portage et la défense. Le Coran les évoque en ces termes en 22:27, décrivant les pèlerins venant « rijālan », à pied, par leur propre force de locomotion. Ainsi, Nisā’ et Rijāl forment une complémentarité fonctionnelle, non une opposition de genre.

Les Nisā’ sont le substrat fertile et préservé (comme le « labour » en 2:223), le capital de reproduction et de pérennité placé à l’arrière. Les Rijāl sont l’armature mobile exposée au front, la verticalité qui permet au groupe de se déplacer et de tenir debout. Cette répartition des rôles — la réserve et la projection — est moins une sociologie du sexe qu’une logistique de survie dans l’écologie nomade du désert.

Baraka : l’ancrage, non la bénédiction

Traduire « Baraka » par « bénédiction » réduit à une faveur divine ce qui est d’abord une physique de la stabilité dans l’écologie du désert. Sa racine, B-R-K, renvoie chez les lexicographes au genou (rukba) qui ploie pour s’ancrer. Cela évoque le geste du chameau qui se pose lourdement sur le sol (baraka al-ba’īr), ou la citerne (birka) où l’eau s’accumule et persiste.

Cette sémantique de l’ancrage physique survit dans l’usage dialectal : dans le dialecte marocain, l’injonction « brek » (« assieds-toi ») signifie littéralement « pose-toi, stabilise-toi », reprenant ce geste premier de la mise au repos durable.

Ainsi, la Baraka est ainsi la capacité d’une ressource à se fixer et à durer, qu’il s’agisse de l’eau de pluie qui imprègne durablement les pâturages (comme le montrent les inscriptions préislamiques) ou d’une prospérité qui résiste à l’évaporation du milieu. Le Coran valide cette lecture en parlant d’« ouvrir les Barakāt du ciel et de la terre » (7:96). Il s’agit de débloquer des flux vitaux qui s’établissent et fécondent, non de distribuer des grâces immatérielles. Ainsi, un lieu mubārak n’est pas « saint » au sens mystique. C’est un pôle de résilience, un point où la vie parvient à s’ancrer et à prospérer contre l’entropie du désert. La Baraka est l’anti-fuite : c’est la victoire du poids qui tient sur le sable mouvant.

 

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Foire aux questions

Comment comprendre le Coran aujourd’hui ?
En dépassant les traductions classiques et en revenant au sens des racines des mots.

Pourquoi les mots du Coran sont-ils importants ?
Parce qu’ils portent une logique concrète et une action, pas seulement un sens abstrait.

Le Coran est-il difficile à interpréter ?
Oui. Des siècles de commentaires et de lectures ont empilé des couches d’interprétation et compliquent l’accès au texte originel.

Peut-on lire le Coran autrement ?
Oui, en adoptant une approche linguistique et contextuelle.