François Mitterrand, colonisation et Françafrique : le regard de Pascal Blanchard

 François Mitterrand, colonisation et Françafrique : le regard de Pascal Blanchard

Pascal Blanchard, historien spécialiste du fait colonial et co-auteur de François Mitterrand, le dernier empereur. ©JOEL SAGET / AFP

François Mitterrand, colonisation et Françafrique : en raison de l’importance de cet éclairage pour comprendre le rapport de la France avec ses anciennes colonies, nous publions en ligne cette grande interview du chercheur Pascal Blanchard, parue dans le magazine Le Courrier de l’Atlas.

 

 

GRAND ENTRETIEN | PASCAL BLANCHARD

“Beaucoup rêvent d’une lecture du passé colonial unifiée, fondée sur le refus de toute critique”

Couverture du livre François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la Françafrique, de Pascal Blanchard et Nicolas Bancel
Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la Françafrique, éd. Philippe Rey, avril 2025, 929 pages.

Dans son ouvrage François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la Françafrique, l’historien éclaire, aux côtés de Nicolas Bancel, les continuités entre empire colonial, IVe et Ve Républiques et Françafrique, au moment où les tensions mémorielles entre la France, l’Algérie et plusieurs pays d’Afrique subsaharienne se ravivent.

LCDL : Pourquoi avoir choisi l’ancien président de la République comme point d’entrée pour interroger la continuité entre colonisation, décolonisation et Françafrique, alors qu’il demeure une figure largement sacralisée par l’ensemble de la gauche française ?

 

Pascal Blanchard : François Mitterrand est l’une des figures majeures de l’histoire politique de notre pays au cours du XXe siècle. Sur plus de soixante ans (1931-1995), il permet de suivre les méandres d’un parcours politique en lien avec la colonisation, puis avec la Françafrique, au plus haut sommet de l’État.

Il est, certes, sacralisé “à gauche”, mais pas seulement. Par exemple, sur le site officiel de l’Élysée, on le présente encore comme un grand décolonisateur. Le temps était donc venu de porter un regard d’historien sur ce passé qui éclaire notre présent.

De plus, ce travail est publié trente ans après la fin de son second septennat et au moment du 30e anniversaire de sa disparition (en janvier 1996), et cette distance est sans conteste nécessaire pour porter enfin un regard lucide sur cette personnalité hors norme, loin des polémiques et des enjeux idéologiques.

Votre livre montre que François Mitterrand n’est pas un cas isolé, mais l’incarnation d’un système politique, d’une manière de penser le destin de la France sous les IIIe puis IVe Républiques.

En effet, le rêve de François Mitterrand fut d’abord de conserver le domaine colonial de la France, source de grandeur à ses yeux, comme pour la majorité des hommes politiques de son temps.

Une fois devenu président, il n’aura de cesse d’affirmer et de rappeler la puissance de la France en Afrique et dans les outre-mer, tout simplement parce que c’est sa vision du monde, celle d’un homme né pendant la Grande Guerre, qui a grandi avec l’apogée coloniale des années 1920-1930 et avec l’idée que les colonies ont sauvé la France en 1944-1945.

C’est un adolescent qui admirait les taches roses sur les cartes murales des écoles, qui écoutait les Pères blancs et leurs récits lors de conférences sur l’évangélisation de l’Afrique, et qui a été traumatisé par Fachoda (incident diplomatique sérieux qui opposa la France au Royaume-Uni en 1898 dans le poste militaire avancé de Fachoda au Soudan).

Tout commence pour lui avec l’Exposition coloniale internationale de Paris en 1931. Il s’engage ensuite à l’extrême droite pour soutenir la conquête italienne et fasciste de l’Éthiopie en 1935…

Au lendemain de la guerre, il effectue plusieurs voyages en Afrique subsaharienne et en Algérie (1947, 1949 et 1950) et réclame le ministère de la France d’outre-mer en 1950.

Puis, de juin 1954 à mai 1957, il est ministre de l’Intérieur et de la Justice pendant la guerre d’Algérie, ainsi que lors des “événements” en Tunisie et au Maroc. Quarante-cinq condamnés à mort algériens seront guillotinés alors qu’il est ministre ; il n’accordera sa grâce qu’à une infime minorité des condamnés.

François Mitterrand est certes un “réformateur”, mais il cherche par tous les moyens à conserver l’Union française [nom donné par la Constitution de 1946 à l’ensemble formé par la France et ses colonies, ndlr].

Il réforme pour garder l’empire ; il négocie avec les “élites africaines”, comme Félix Houphouët-Boigny et le Rassemblement démocratique africain (RDA). C’est un pragmatique, disposé à abandonner l’Indochine pour sauver l’Afrique, et notamment l’Algérie.

 

Cette vision du monde héritée de l’empire colonial explique-t-elle, selon vous, la continuité de sa politique africaine une fois à l’Élysée ?

Avec la victoire de 1981, obtenue grâce au soutien des rapatriés d’Afrique du Nord et notamment de leur plus importante association, Le Recours, en échange de l’amnistie des putschistes de l’Algérie française (en 1982), François Mitterrand réorganise en quelques mois les mécanismes gaullistes de la Françafrique, allant jusqu’à faire de son fils Jean-Christophe Mitterrand le “Monsieur Afrique” de l’Élysée.

C’est en avril 1981 qu’il scelle l’accord avec Le Recours, lors d’un discours à Avignon. Arrivé au pouvoir, il effectue l’un de ses premiers voyages officiels hors de France en Algérie, fin novembre 1981. Le double jeu est parfait : il “charme” les autorités locales dès son arrivée, s’inclinant devant la tombe de Houari Boumédiène, le deuxième chef d’État algérien, inhumé dans le carré des martyrs.

Le livre montre également comment, pendant une quinzaine d’années, François Mitterrand a imaginé, avec son conseiller Maurice Benassayag, un musée nostalgique de la colonisation à Marseille.

Cette histoire se termine tragiquement avec le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, la responsabilité de François Mitterrand, ainsi que son aveuglement concernant l’implication de la France.

François Mitterrand accueilli par Félix Houphouët-Boigny à l’aéroport d’Abidjan en Côte d’Ivoire en 1982
Le président Félix Houphouët-Boigny accueille François Mitterrand le 21 mai 1982 à l’aéroport d’Abidjan, en Côte d’Ivoire. © PHILIPPE BOUCHON / AFP

 

En quoi les responsabilités ministérielles de François Mitterrand dans les années 1950 éclairent-elles ensuite ses choix politiques en tant que président de la République ?

Pascal Blanchard : Il a exercé près d’une dizaine de responsabilités ministérielles : Anciens combattants, Information, Outre-mer, Intérieur, Justice… À chaque fois, la question coloniale est centrale ou périphérique entre 1946 et 1957.

Mais c’est surtout son lien avec l’Algérie, depuis son voyage de 1947, puis comme ministre de l’Intérieur et de la Justice, qui va marquer durablement sa relation à ce passé.

Tout au long des années 1960, François Mitterrand reste fidèle à l’Algérie française, notamment en témoignant au procès du général Raoul Salan en 1962, puis à travers les lois d’amnistie dont il est l’un des coauteurs en 1966 et 1968, avec le secrétaire général de la SFIO Guy Mollet.

Avant son accession à la présidence de la République en 1981, il fait appel au vote pied-noir et à l’association Le Recours, qui contribue à sa victoire. En échange, il s’engage à faire voter l’amnistie des généraux putschistes (en imposant le 49-3 contre son propre camp) et à bâtir un musée de la “nostalgie” de l’empire et de l’Algérie française à Marseille.

Enfin, durant quinze ans, François Mitterrand neutralise toutes les initiatives, à gauche ou au sein du gouvernement, visant à penser autrement la colonisation française en Algérie et ailleurs.

Il faudra attendre Lionel Jospin et 1999 pour que la “guerre d’Algérie” soit reconnue comme telle. Ses successeurs (Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy) poursuivront cette politique.

Ce gel de la mémoire aura un impact durable sur la décennie suivante (1995-2005), jusqu’aux débats parlementaires de février 2005, avant que ce passé ne devienne en France un champ de mines mémoriel entre la droite et la gauche (2010-2025) et un piège diplomatique entre la France et l’Afrique jusqu’à la crise et la rupture récente (2020-2025).

 

La gauche française s’est longtemps présentée comme porteuse d’une rupture avec l’ordre colonial. Pourquoi cet impensé colonial à gauche est-il resté si longtemps hors du débat public ?

La réalité est plus complexe. D’abord, il n’existe pas une gauche mais des gauches. L’héritage de ceux qui se réfèrent à François Mitterrand n’est pas le même que celui des tenants de Guy Mollet, d’Alain Savary ou de Michel Rocard, ou encore du Parti communiste.

Il faut aussi distinguer, selon les époques, les anticolonialistes actifs – en 1931 ou pendant la guerre d’Algérie – et ceux qui admirent Pierre Mendès France pour son engagement en faveur de la paix en Indochine et d’une autre politique en Tunisie.

L’impensé est aussi lié à ces mémoires opposées et conflictuelles. Aucune force de gauche n’a réussi à imposer une lecture commune du passé colonial – contrairement à la droite et à l’ultra-droite, qui s’acheminent vers une lecture unifiée fondée sur le refus de toute critique.

François Mitterrand a refusé de le faire, Lionel Jospin n’a pas réussi, et François Hollande n’a pas pu le faire, prisonnier des débats de 2005 encore vivaces.

Enfin, l’histoire piège une grande partie des gauches : La colonisation fut aussi une idée républicaine, et une idée de gauche, au début de la IIIe République. Le processus de prise de conscience de cet héritage est long, très long.

 

La Françafrique est associée aux réseaux gaullistes : vous montrez que François Mitterrand ne les a pas démantelés mais réinvestis et pérennisés…

Tout à fait. Si la Françafrique n’avait pas existé, François Mitterrand l’aurait inventée. C’est sa vision des relations avec l’Afrique et les outre-mer. Pendant quelques mois, avec Jean-Pierre Cot et le Parti socialiste, il donne l’illusion d’un tournant fondé sur le développement et le tiers-monde. Puis il remet en place la Françafrique, sans Jacques Foccart, le “Monsieur Afrique” des années 1960, indissociable de la politique africaine du général de Gaulle, qui reviendra sous la présidence de Jacques Chirac.

Le “dernier empereur” gère cette question comme son domaine réservé et nomme son fils Jean-Christophe – surnommé “Papa m’a dit” – au poste de conseiller Afrique à l’Élysée. Son Foccart à lui, c’est son propre fils.

Les affaires ne cessent pas, malgré les discours, comme celui de La Baule. Les interventions militaires se poursuivent et, au final, rien ne change, jusqu’à produire la politique française au Rwanda en 1994.

 

Pourquoi la question des responsabilités politiques françaises en Afrique postcoloniale reste-t-elle aussi difficile à nommer clairement ?

Sans connaissances, aucune reconnaissance n’est possible. Les imaginaires dominent le réel. La France n’a pas conscience de sa propre histoire ; elle regarde ce passé à travers un prisme mythologique.

En face, les revendications de réparations et les demandes financières inquiètent. Personne ne veut regarder ce passé en face, ni ouvrir un espace de négociation, comme ont pu le faire l’Allemagne d’Angela Merkel (au sujet du génocide de 1904-1908 en Namibie), les Pays-Bas, le Danemark, le Canada, la Belgique (avec plusieurs mois d’enquête parlementaire) et même l’Italie de Silvio Berlusconi (en Libye).

Pourtant, à bas bruit, malgré les critiques de certains, un travail est engagé, avec François Hollande, puis Emmanuel Macron : commissions historiques sur l’Algérie, les Antilles et la Guyane, le Rwanda, Haïti, le Cameroun et bientôt Madagascar ; restitutions de biens culturels (certes pas assez) et de “restes humains” ; reconnaissances symboliques, comme Thiaroye (1944), le 17 octobre 1961 ou les crimes de l’armée française en Algérie.

Le président Félix Houphouët-Boigny accueille François Mitterrand, le 21 mai 1982, à l’aéroport d’Abidjan, en Côte d’Ivoire.

 

Justement, les députés algériens viennent d’adopter une loi qualifiant la colonisation française de “crime d’État”. Que dit ce décalage persistant entre les récits mémoriels français et algérien ? La France semble souvent prise de court par ces débats. S’agit-il d’un retard historique, d’un refus politique ou d’une incapacité à penser son passé impérial ?

Pascal Blanchard : Chacun agit avec ses peurs, ses enjeux et ses fantômes. Dans ce cadre nationaliste, rien n’est possible. L’histoire ne peut pas s’écrire sous l’égide du politique ; c’est toujours un échec lorsque les politiques veulent faire l’histoire.

Le vote de cette loi, le 24 décembre, fait suite à la conférence d’Alger de novembre 2025 sur les réparations coloniales, en lien avec l’Union africaine. Le débat se déplace du champ historique vers celui du droit international, interrogeant la responsabilité de l’État colonial français.

C’est aussi une réaction à la situation politique française, perçue en Algérie comme marquée par des discours de déni. La question juridique mérite cependant d’être posée à l’aune des accords d’Évian, qui instaurèrent une amnistie totale.

En revanche, sur la question des essais nucléaires français, les demandes algériennes apparaissent recevables, notamment en matière d’indemnisation, au regard de ce qui a été mis en place en Polynésie.

Au-delà des débats politiques, l’histoire doit rester un espace de discussions et de désaccords. Le droit ne peut ni dire le passé ni interdire aux citoyens d’en proposer d’autres lectures. Sinon, demain, la France pourrait adopter une loi condamnant tous ceux qui ne glorifieraient pas la période coloniale…