« Réformes nécessaires aux États musulmans » : Khéreddine, le père du libéralisme tunisien

 « Réformes nécessaires aux États musulmans » : Khéreddine, le père du libéralisme tunisien

Mohamed Haddad et son ouvrage sur les réformes dans les États musulmans. Crédit : Archives personnelles de Mohamed Haddad

En bref

  • Mohamed Haddad a publié en 2025 une traduction française de l’ouvrage de Khéreddine Ettounsi, paru en 1867.
  • Khéreddine a exercé les fonctions de grand vizir de Tunisie de 1873 à 1877.
  • Il a contribué à la création du collège Sadiki en 1875.
  • Sa pensée réformiste défend l’emprunt aux expériences étrangères, la science et les institutions libérales.
  • Pour Khéreddine, la liberté et la limitation du pouvoir sont des conditions essentielles du progrès politique et de la civilisation.

 

À travers une collection qu’il dirige sur « les grands écrits réformateurs », Mohamed Haddad a édité en 2025 (Nirvana, 149 pages) une traduction en français du livre sur Khéreddine Ettounsi, un des réformistes tunisiens phares du XIXe siècle, promoteur d’un nouvel ordre libéral pour des États musulmans engoncés dans la tradition et les valeurs islamiques, tout en le présentant et en l’annotant.

Le livre de Khéreddine, Aqwam al-masâlik fi Ma’rifat Ahwâl al-Mamâlik (Réformes nécessaires aux États musulmans), publié en 1867, est un des classiques de la littérature politique réformiste arabe. En fait son message est toujours d’actualité, puisque le monde arabo-musulman n’est visiblement pas sorti de sa léthargie passéiste, autoritaire et conservatrice, même si Khéreddine cherchait à concilier son réformisme libéral avec les exigences islamiques encore dominantes à l’époque.

Un homme qui a gravi les échelons

Né en 1822/1823, Khéreddine déclare être d’origine circassienne (région historique du nord-ouest du Caucase) et n’avoir gardé aucun souvenir de son pays natal, de son enfance et de sa famille, ayant été enlevé enfant. Il a passé son enfance à la capitale du sultanat ottoman au service d’un notable. Celui-ci l’a offert par la suite au Bey de Tunis en 1839, auprès duquel Khéreddine a exercé ses fonctions.

Sa formation combine les études islamiques, linguistiques (il maîtrise la langue française) et l’art militaire. Il a gravi aussitôt les échelons militaires jusqu’au sommet. Sa loyauté et son intégrité ont conduit Ahmed Bey (1837-1855) à le choisir pour faire partie de ses premières missions politiques.

En 1846, ce monarque effectue une visite officielle en France, voyage perçu comme étant à caractère civilisationnel. Outre le chroniqueur Ahmed Ibn Abi Dhiaf, Khéreddine faisait aussi partie de la délégation. À une époque où les réformes politiques progressaient en Tunisie et la situation économique se dégradait, Ahmed Bey cherchait une ouverture en Europe.

Mieux encore, en 1870, Khéreddine est nommé vice-premier ministre, et en 1873 et jusqu’à 1877, il assume la fonction de grand vizir, avant d’être démis de ses fonctions et de quitter définitivement la Tunisie pour le sultanat ottoman. Il considérait la Tunisie comme sa patrie d’adoption, tout en restant attaché à l’Empire ottoman. Ses enfants, nés en Tunisie, sont restés en Turquie.

L’une de ses réformes fondamentales a été la création du collège Sadiki en 1875, la première institution éducative moderne en Tunisie, faisant la part belle à la science et au progrès, qui deviendra le berceau de la future élite tunisienne, qui joua un rôle clé dans la lutte contre la colonisation.

L’ouvrage Réformes nécessaires aux États musulmans (la traduction littérale du titre est : « Les voies les plus sûres pour connaître l’état des royaumes ») a été rédigé quand Khéreddine s’est retiré de la vie active. Il est considéré comme un des écrits essentiels de la pensée réformiste islamique.

L’auteur considère lui-même son livre comme une recherche sur « les causes du progrès et du déclin de la nation islamique ». Mohamed Haddad a juste édité la fameuse introduction du livre (qui s’étend à 80 pages), qui exprime la synthèse clé du message du livre.

La quête de progrès

D’emblée, Khéreddine annonce ses intentions. Il s’agit de « réveiller le patriotisme des ulémas et des hommes d’État musulmans, et les engager à s’entraider dans le choix intelligent des moyens les plus efficaces pour améliorer l’état de la nation islamique, accroître et développer les éléments de sa civilisation, élargir le cercle des sciences et des connaissances, augmenter la richesse publique pour le développement de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, et pour établir avant tout, comme base principale, un bon système de gouvernement d’où naisse la confiance, qui produit à son tour la persévérance dans les efforts et le perfectionnement graduel de toute chose, tel enfin qu’il existe aujourd’hui en Europe ».

Une forme de pédagogie comparatiste consistant à confronter le sort des pays islamiques avec la réussite occidentale de l’époque. L’emprunt des réussites étrangères, comme en Europe, est pour lui salutaire, au-delà des prétextes religieux de refus. Tout individu peut saisir le sens d’une innovation quelconque dans toutes ses dimensions, et s’il la trouve bonne, pourquoi ne pas l’adopter et l’appliquer, qu’il soit croyant ou non ? Car, « ce ne sont pas les hommes qui font connaître la vérité, mais c’est la pratique de la vérité qui fait connaître les hommes. Du reste, c’est un des principes de notre croyance qu’il faut prendre la science là où elle se trouve ».

Khéreddine ne manque d’ailleurs pas de rappeler les recommandations allant dans le sens de l’adaptation aux circonstances, au savoir et à la vérité, ainsi que du refus de l’injustice et de l’absolutisme, professé par des ulémas et des califes. Il cite entre autres Omar Ibn Abdel-Aziz, un calife omeyyade du 8e siècle, qui disait que « la politique, comme la jurisprudence pratique, doit varier selon les circonstances ». Un relativisme étonnant par rapport à la dogmatique islamique ambiante.

Adoubant la conception de Montesquieu, il considère que si la délégation du pouvoir et la séparation entre les organes politiques sont nécessaires, le gouvernement d’un seul est toujours nuisible en politique. Il cite Adolphe Thiers, « Si jamais une nation eut des excuses pour se donner à un homme, ce fut la France lorsqu’en 1800 elle adopta Napoléon pour chef ! Et cependant, après quelques années, ce sage devenu fou immolait un million d’hommes sur les champs de bataille ». Mais, peuple agité, les Français ont su ne pas aliéner leur liberté. Leur amour de la liberté n’avait d’égal que leur haine du despotisme.

Mais, après les premières périodes de civilisation, l’empire musulman est tombé, lui, en décadence. Il s’est divisé en trois royaumes : les Abbassides à Bagdad, les Fatimides en Égypte et en Afrique, et les Omeyyades en Espagne. Plusieurs guerres civiles et démembrements du royaume, particulièrement en Espagne, ont eu lieu. Khéreddine l’explique par les rivalités et la jalousie réciproque des chefs, même si l’empire ottoman a tenté de recoller les morceaux.

Des réformes ont été réalisées dans l’empire ottoman à « l’ère des tanzimat » que les gouvernements étrangers ont tenté de faire avorter, parce qu’elles produisaient justement des améliorations non souhaitées par eux. Mais la voie libérale a été salutaire en améliorant les affaires de l’empire ottoman.

La liberté, vertu première

Khéreddine rejette les résistances aux réformes par les traditionalistes, les ulémas et les monarques pour des prétextes religieux, ou des raisons liées à l’ignorance et l’incapacité des masses. Car les masses européennes elles-mêmes, qui sont parvenues à un haut degré de civilisation, étaient aussi arriérées que les masses musulmanes. Les institutions libérales les ont mises sur la voie du progrès. Optimiste, il croit que « Le sentiment de la liberté et de la dignité individuelle qui enfante des prodiges, et qui presque partout n’est que le résultat des institutions et de l’éducation, est acquis au musulman dès l’enfance, comme un enseignement de sa propre religion ». Est-ce un constat, une rêverie un souhait ou tout cela à la fois ?

Mohamed Haddad rappelle dans sa présentation que Khéreddine préférait le modèle politique anglais au modèle français. Il rapportait que Stuart Mill disait que l’apogée de la prospérité anglaise a eu lieu sous le règne du roi George II, alors qu’il était fou. Ce qui veut dire que la grandeur des nations était le fait de leurs institutions et non de la personnalité dérangée de ses dirigeants.

En tout cas, Khéreddine tente de démontrer que la liberté est la base et la source du développement des sciences et de la civilisation chez les nations européennes, et que sans elle, il est difficile de construire sur des bases saines. Il s’agit à la fois (distinction constantienne) de la liberté civile et de la liberté de participation politique, en citant, pour cette dernière, le calife Omar Ben Khattab, qui disait « Ô vous tous qui m’écoutez, si vous voyez des écarts dans mon administration, veuillez les redresser ».

Il faut dire que l’influence du libéralisme était d’autant plus notable chez Khéreddine qu’à l’époque où il a visité la France en 1846 sous la Monarchie de Juillet, le régime français était libéral, une monarchie constitutionnelle, le gouvernement était dirigé par le libéral François Guizot, et c’était une époque de prospérité et de domination intellectuelle du libéralisme (Constant, Guizot, Tocqueville).

En réalité, la réflexion réformiste ou libérale peut paraître un peu naïve aujourd’hui au XXIe siècle sur le plan des idées, le libéralisme lui-même, tout comme les exigences du réformisme, s’est complexifié. Mais la nécessité réformiste dans le sens libéral du monde musulman reste toujours d’actualité au vu de l’arbitraire, de la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul, de l’élimination des corps intermédiaires et de l’effacement des libertés qui y règnent.

Aujourd’hui, les obstacles au réformisme libéral dans le monde musulman sont autant le fait de la religion (comme au XIXe siècle) que le fait de l’accaparement du pouvoir par des despotes avides de s’y maintenir à vie (un mal récurrent).

Vos questions sur Khéreddine et sa pensée réformiste

Qui était Khéreddine ?

Khéreddine était un réformiste tunisien du XIXe siècle, d’origine circassienne. Il a occupé des fonctions politiques importantes en Tunisie, dont celle de grand vizir de 1873 à 1877.

Quel est le titre de son ouvrage publié en 1867 ?

Son ouvrage est intitulé Aqwam al-masâlik fi Ma’rifat Ahwâl al-Mamâlik, traduit en français sous le titre Réformes nécessaires aux États musulmans.

Quelles réformes Khéreddine défendait-il ?

Il défendait un système de gouvernement fondé sur de bonnes institutions, la délégation et la séparation des pouvoirs, ainsi que sur les libertés individuelles et politiques.

Quelle place accordait-il aux expériences européennes ?

Il estimait que les sociétés musulmanes pouvaient s’inspirer des réussites européennes, notamment dans les domaines du savoir, de l’agriculture, du commerce, de l’industrie et du gouvernement.

Pourquoi sa pensée reste-t-elle d’actualité selon Hatem M’rad ?

Hatem M’rad considère que les idées réformistes de Khéreddine restent pertinentes face à la concentration des pouvoirs, à l’arbitraire, à l’affaiblissement des corps intermédiaires et à la restriction des libertés dans le monde musulman.

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Hatem M'rad