Compte rendu. Lettre à mon petit-fils sur l’islam d’aujourd’hui de Faouzia Charfi — transmettre la liberté aux jeunes générations

Hamadi Redissi, auteur du compte rendu consacré à Lettre à mon petit-fils sur l’islam d’aujourd’hui de Faouzia Charfi, un essai sur la liberté de pensée et la religion.
Dans Lettre à mon petit-fils sur l’islam d’aujourd’hui, la physicienne Faouzia Charfi dialogue avec les jeunes générations pour interroger les grandes questions du monde contemporain : liberté de pensée, laïcité, place de la religion, droits des femmes et des minorités. Dans ce compte rendu, Hamadi Redissi revient sur un ouvrage pédagogique et engagé qui interroge les relations entre religion, liberté et modernité.
Faouzia Farida Charfi, Lettre à mon petit-fils sur l’islam d’aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2026
Quelles valeurs transmettre aux jeunes ?
L’autrice passe sa soirée du 31 décembre avec Marwan, son petit-fils de 13 ans. Ils ont refait le monde. Au cours de la discussion, il s’était plaint auprès de sa grand-mère de ses camarades de classe hostiles à ce qu’un musulman fête Noël. Il avait soutenu le contraire. Elle le rassure : on peut fêter Noël sans renier sa foi. Mais, Faouzia Charfi avait envie de prolonger la discussion, éclairer Marwan sur des questions controversées au cœur du vivre-ensemble en pays d’islam. Et quoi de mieux pour le faire que d’écrire une Lettre à mon petit-fils, procédé épistolaire commode pour s’adresser à qui de droit, également aux lecteurs, jeunes et adultes. Le résultat est heureux : le livre est bien conçu, accessible, foisonnant d’idées et ferme sur les principes. Il fait le point sur les questions de l’islam contemporain, mais également des questions de société. L’écrivaine s’estime légitime pour en parler, en tant que « femme scientifique, militante des libertés », qui se sent « aussi impliquée dans ces grandes questions que les spécialistes du domaine ». Elle les cite abondamment, d’ailleurs et recommande de les lire. Son souci est autre : transmettre et discuter, allier l’édification morale des jeunes au débat contradictoire avec les adultes, fournir des réponses appropriées aux questions d’actualité, inspirées de sa riche expérience personnelle et de ses convictions fortes.
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Liberté et laïcité
Premier thème abordé, la liberté de penser, point de départ de la Lettre. Elle se gagne contre la bigoterie religieuse. Elle alerte Marwan et les jeunes contre ce qu’elle appelle « les prédicateurs 2.0 » qui propagent un islam intolérant et rétrograde. Et une première question : la critique de l’ islam est-elle possible ? ». Oui si l’on s’en tient au Texte, élagué des commentaires superflus des Anciens et de la Tradition orale. Mieux, des penseurs libres en islam ont existé par le passé. Tels les zanadiqa libres penseurs persécutés au IXe siècle par le califat abbasside, Razi (Xe siècle) plus connu par sa médecine que son rationalisme foncier areligieux ; ou encore le poète al Maari (m. 1057), dont le tombeau n’a pas échappé à la barbarie des hordes de Daech (acronyme de l’Etat islamique). Ils l’ont démoli en 2012, à Maaret al-Nooman, sa ville natale en Syrie. Les penseurs libres contemporains n’échappent pas non plus à la persécution. L’autrice cite entre autres cas emblématiques, celui deux blogueurs tunisiens qui ont défrayé la chronique en assumant leur athéisme, juste après la Révolution, entre 2012 et 2014, Ghazi Beji et Jabeur Mejri, forcés à prendre le chemin de l’exil. L’épistolière s’attarde sur le cas Rushdie. Elle reconnaît qu’il est complexe et controversé. Mais au fond, il oppose « la pensée et l’idée » à « la haine et au couteau », un peu comme tous les cas similaires.
La liberté de pensée a besoin d’un cadre : la neutralité de l’Etat en matière d’opinions religieuses. Deuxième question majeure posée par le livre : « L’islam est-il hostile à la laïcité ? », pour reprendre le titre du philosophe marocain Abdou Filali-Ansari, également traducteur du livre d’Ali Abdeerazak, ce théologien d’Al-Azhar qui s’est attiré l’ire de la hiérarchie religieuse pour avoir défendu la séparation du pouvoir et de la religion (sans prononcer le terme laïcité, il est vrai) dans son inégalable L’islam et les fondements du pouvoir (1925). Le livre continue de susciter la colère à ce jour non apaisée des conservateurs, des islamistes et mêmes de modernistes honteux. Dans son sillage, Faraj Fouda (assassiné en 1992), Nasr Abou Zayd (m. 2010) et Mohamed Charfi (m. 2008) ont écrit de grands plaidoyers en faveur de la laïcité. Non par hostilité à la religion — loin de là —, mais parce qu’elle garantit à leurs yeux la liberté. Celle des femmes est au cœur du message de l’autrice. « Le voile est-il une obligation religieuse ? ». Cette troisième question a déjà été posée par Qacem Amin (m. 1908) dans La libération de la femme (1899). Tahar al-Haddad (m. 1935 lui donne une réponse supérieure dans Notre femme dans la charia et la société (1930) qui lui a valu d’être ostracisé par des oulémas rétrogrades. Faouzia Charfi évite soigneusement le sempiternel débat sur les versets coraniques au sujet du port du voile. Elle parle de son vécu, et elle avoue qu’elle n’a pas à discuter le choix des femmes ayant décidé de porter le voile (c’est leur droit), mais elle pense que « le port du voile est un signe de soumission » et une manifestation du patriarcat. Ceci étant, les droits des femmes en Tunisie sont mieux protégés qu’ailleurs dans le monde arabe. D’où cette quatrième question : « Peut-on libérer le droit de la charia ? ». On le doit ! De sorte que le droit devienne compatible avec notre conception actuelle des libertés. Rien n’exprime mieux le décalage entre droit moderne et charia que la Déclaration du Caire sur les droits de l’homme en pays d’islam adoptée en 1990 par l’Organisation de la coopération islamique (OCI) qui énonce que « tous les droits et libertés sont soumis aux dispositions de la charia ».
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Des groupes dominants aux droits des personnes
Dans ce qui tient lieu de seconde partie, l’autrice se penche sur des questions d’ordre anthropologique et social, à commencer par celle de l’identité et l’altérité, si essentiel pour la formation de la personnalité d’un jeune, faisant face à de multiples appartenances (purement nationale, maghrébine, amazighe, arabe, méditerranéenne, islamique, africaine). Une nouvelle salve de question : qui sommes-nous ? Qui sommes-nous d’abord et surtout ? La question ne peut pas être résolue par des données chiffrées, mais par des considérations relatives au statut des minorités ethniques et linguistiques et à la place de l’islam. « Tunisienne de culture musulmane » convient à l’autrice. Mais d’autres postures sont possibles. Celle des Frères musulmans faisant de l’islam et — seulement l’islam — « patrie et nationalité » doit être rejetée avec force : elle écrase la nation et exclut les apports non islamiques. A l’inverse, le statut des gens du Livre (juifs et chrétiens,) les dhimmi (dits protégés), est discuté, entre soumission et tolérance, de l’âge médiéval aux temps modernes. Au XIXe siècle, les Tanzimat en Turquie (1839) et le Pacte fondamental en Tunisie (1857) émancipent les dhimmis en leur reconnaissant des droits religieux et individuels. Mais le problème des droits des minorités religieuses comme non religieuses est loin d’être résolu. Trois questions interpellent l’autrice : le génocide à Gaza, « une tragédie [qui la] bouleverse, l’attriste l’inquiète ». Elle se penche sur les deux autres questions : les Noirs au Maghreb et les minorités sexuelles LGBTQ. « Pourquoi les Noirs du Maghreb sont-ils perçus comme des Noirs, plutôt que comme Maghrébins ? ». Le racisme maghrébin à l’égard des Noirs existe. Les Noirs s’en plaignent, à juste titre. L’autrice relate des événements vécus. Également des faits d’histoire. En 1960, un certain Slim Marzouk, un militant de la cause des Noirs en Tunisie, finit à l’hôpital psychiatrique Razi. Il est curieux, relève-t-elle, que Bourguiba dans un discours mémorable à l’université de Montréal en 1968 compte sur la Francophonie pour relier dans « l’harmonie » les deux Afriques blanche et noire. Pourtant, la Tunisie est le premier pays musulman à abolir l’esclavage (1846). Le pays se donne une loi condamnant la discrimination raciale (2018). L’autrice rend compte des luttes. Elle ne s’arrête pas au niveau des faits. Scientifique de son état, elle démonte le fondement racial et génétique du racisme. Point d’orgue des luttes, les droits des minorités sexuelles LGBTQ. « Comment passer d’un ‘droit des groupes dominants’ à un ‘droit des personnes ‘ » ? En abrogeant une législation punitive contre l’homosexualité. Des associations s’y emploient, comme ADLI (Association de défense des libertés individuelles, 2011) en Tunisie et ailleurs, pour faire évoluer le droit, de la pénalisation à la liberté. L’art s’en mêle, avec des créations cinématographiques au Maroc (Abdallah Taïa) et théâtrale (Essia Jaïbi) en Tunisie. Enfin, ultime question : « Pourquoi la science est-elle la cible de critiques, d’attaques violentes, de réfutations ? ». A l’aise sur son sujet de prédilection, l’autrice reprend sa grande thèse sur le concordisme (les avancées scientifiques sont inscrites dans les Ecritures). Elle le devait face au nouvel obscurantisme désormais défendu par les puissants, d’Erdogan à Trump. Quel message transmettre aux jeunes, happés par une conception étriquée la religion ? Résister au fanatisme et ne pas s’écarter du chemin de la liberté.
Hamadi Redissi, essayiste.
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