El Niño et la Tunisie : vers l’un des étés les plus chauds depuis 150 ans ?

Alors que plusieurs médias et publications sur les réseaux sociaux annoncent un été 2026 potentiellement « historique » en Tunisie à cause du phénomène climatique El Niño, les inquiétudes montent dans l’opinion publique.
Certains évoquent déjà des records absolus de chaleur, des pénuries d’eau aggravées et une saison estivale particulièrement difficile. Mais ces prévisions reposent-elles sur des certitudes scientifiques ou sur des extrapolations parfois excessives ?
Il faut dire que ces prédictions ont d’ores et déjà été confortées par un mois d’avril 2026 globalement plus chaud que la normale en Tunisie, selon le bulletin climatique de l’Institut National de la Météorologie (INM). La température moyenne nationale a ainsi atteint 18,2 °C, soit +0,8 °C par rapport à la moyenne de référence 1991-2020.
Un phénomène climatique mondial aux effets bien réels
Le phénomène El Niño correspond à un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial. Même s’il se produit à des milliers de kilomètres de l’Afrique du Nord, il influence les circulations atmosphériques mondiales et peut modifier les régimes climatiques dans de nombreuses régions du globe.
Ces dernières années, les météorologues ont observé que les épisodes El Niño les plus puissants coïncidaient souvent avec des records de températures mondiales. L’année 2024 avait déjà été classée parmi les plus chaudes jamais enregistrées à l’échelle planétaire, dans un contexte de réchauffement climatique généralisé.
S’agissant de la Tunisie, les spécialistes estiment effectivement qu’un été plus chaud que la normale est probable. Les modèles climatiques saisonniers convergent vers des températures supérieures aux moyennes historiques, notamment dans les régions intérieures et sahariennes où les pics dépassent régulièrement les 45 degrés.
Cependant, « affirmer dès à présent que la Tunisie vivra « l’été le plus chaud depuis 150 ans » reste beaucoup plus délicat. Les prévisions saisonnières donnent des tendances globales, mais elles ne permettent pas d’annoncer avec certitude des records absolus plusieurs mois à l’avance. Les conditions locales, les vagues de chaleur ponctuelles, les vents méditerranéens ou encore l’humidité jouent aussi un rôle déterminant », tempère l’INM.
Entre vigilance scientifique et emballement médiatique
Plusieurs climatologues appellent ainsi à distinguer les scénarios plausibles des affirmations sensationnalistes. Oui, « le risque d’un été exceptionnellement chaud existe. Oui, le changement climatique augmente la fréquence et l’intensité des canicules en Afrique du Nord », estime l’expert Hamdi Hached, mais il n’existe pas encore aujourd’hui de consensus scientifique établissant avec certitude que l’été 2026 sera le plus chaud depuis un siècle et demi en Tunisie.
Hached insiste toutefois sur le rôle clé de la mer Méditerranée, dont les températures ont récemment dépassé les 30°C, soit bien au-delà des normales saisonnières situées entre 21 et 26°C. D’ordinaire régulatrice du climat, la mer peut en cas de surchauffe devenir a contrario un facteur aggravant, favorisant des phénomènes extrêmes pouvant s’étendre jusqu’à l’hiver.
L’emballement médiatique autour d’El Niño s’explique aussi par un contexte déjà tendu : barrages fragilisés par la sécheresse, inquiétudes sur l’approvisionnement en eau et multiplication récente des épisodes extrêmes dans le bassin méditerranéen. Dans ce climat anxiogène, les formulations alarmistes circulent rapidement, parfois sans nuance.
Les experts rappellent d’ailleurs qu’El Niño « n’agit jamais seul ». Le réchauffement climatique causé par les émissions humaines demeure le facteur principal de l’augmentation progressive des températures. El Niño peut amplifier temporairement cette tendance, mais il ne constitue pas à lui seul l’explication d’un été extrême.
Pour la Tunisie, le scénario le plus crédible reste donc celui d’un été probablement très chaud, avec des épisodes caniculaires plus fréquents que la normale. En revanche, les annonces catégoriques sur un record historique relèvent davantage, à ce stade, de l’hypothèse spectaculaire que de la prévision définitivement établie.
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