Notes de lecture. « La Tunisie en soixante-dix ans d’indépendance entre despotisme et démocratie » de Zine Elabidine Hamda Cherif

Zine Elabidine Hamda Cherif signe un essai sur la Tunisie, 70 ans après l’indépendance, entre aspirations démocratiques et tentations autoritaires.
Il y a des livres qui accompagnent une commémoration, et d’autres qui en font un moment de crise. Avec La Tunisie en soixante-dix ans d’indépendance entre despotisme et démocratie (Tunis, Santillana, 2026, 290 pages) de Zine Elabidine Hamda Cherif — essayiste, romancier et journaliste — nous sommes face à un texte qui exige, comme il le dit dans le prologue, un « examen franc de la réalité, de l’état du pays et de ses perspectives de refondation » (p. 18). L’auteur cherche à éviter les théorisations dites « oiseuses », sauf en cas de nécessité pour des repérages conceptuels, n’ayant d’autre ambition que d’être « une voix de la conscience portée par une sensibilité propre, loin des instrumentalisations idéologiques et partisanes et de l’indifférence propre à l’individualisme rampant » (ibid.).
Animé par une conscience républicaine et démocratique, hautement affichée dans le livre, Hamda Cherif n’hésite pas à attaquer frontalement la théorie néolibérale, qu’il considère comme l’une des origines des maux de la Tunisie. À la célébration facile des soixante-dix ans d’indépendance, il substitue une interrogation inquiète : l’histoire politique de la Tunisie indépendante ne peut se laisser enfermer dans une lecture téléologique ou finaliste. Durant ces soixante-dix ans, il n’y a ni marche triomphale vers la démocratie — idée apparue dès le Congrès de Monastir sous Bourguiba, réalisée chaotiquement par la révolution — ni simple parenthèse autoritaire, mais une tension constitutive entre ces deux tendances qui traverse toute l’histoire nationale. La liberté née de la révolution, qui a pourtant fait tomber un dictateur, ne nous a pas affranchis du despotisme.
Le livre se veut ambitieux : il propose un diagnostic de cette réalité historique libéralo‑autoritaire en vue d’une refondation par un « nouveau Pacte fondamental », inspiré des différents pactes qu’a connus la Tunisie depuis le XIXᵉ siècle, au moyen de réformes éducatives, constitutionnelles, économiques, culturelles et sociales. Diagnostiquer et refonder sont ses maîtres mots.
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L’auteur revient d’abord sur l’expérience autoritaire. Il montre comment la construction de l’État s’est appuyée sur une centralisation du pouvoir politique, au point de produire un despotisme rationalisateur. Il regrette que les grandes réformes — notamment en matière d’éducation ou de statut personnel sous Bourguiba — aient coexisté avec un encadrement strict de la vie politique. La modernité institutionnelle n’a pas contribué à la modernité politique : les élections relevaient davantage de techniques d’embrigadement que d’une véritable compétition pluraliste.
Hamda Cherif s’attarde sur le déficit démocratique, de type procédural, et sur la « légalisation du despotisme », avant comme après le 25 juillet. Après cette date, « même la démocratie formelle s’estompe » (p. 41). Le développement inégal entre les régions, la fracture sociale, le traditionalisme religieux, l’analphabétisme (30 % de la population) et le semi‑analphabétisme (50 %, aggravé par l’abandon scolaire) ne favorisent ni la citoyenneté consciente et critique, ni la culture politique, ni la rationalité du débat public.
Souvent, le pouvoir tunisien parvient à combiner ouverture économique et fermeture politique, en maintenant les formes institutionnelles tout en les vidant de leur contenu démocratique. C’est ainsi que se consolide un autoritarisme qui, sans supprimer la politique, parvient à la domestiquer.
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La révolution de 2011 n’a pas tenu ses promesses, bien qu’elle ait marqué une réappropriation du politique par les citoyens. L’auteur décrit des scènes concrètes — manifestations, assemblées improvisées, débats publics — traduisant une irruption du peuple dans l’espace politique. Pour la première fois, le citoyen ne demandait plus seulement des droits : il voulait exercer une souveraineté que la classe politique lui a ôtée. Malgré les réformes démocratiques introduites, la démocratie tunisienne est née forte dans ses principes, mais faible dans ses pratiques.
L’auteur s’attaque ensuite à la « fabrique de l’inculture » : outre l’analphabétisme, il dénonce le « saccage des langues d’enseignement », la « détérioration de l’université » et la « contamination des esprits » par les forces du marché et le gain facile.
Dans la deuxième partie, Hamda Cherif propose un « nouveau pacte fondamental » (p. 187 et ss.) fondé sur la primauté de la Constitution, l’exigence de l’État de droit et la refondation de l’école. Le projet démocratique consiste à séculariser l’islamisme, imposer l’ordre républicain, faire émerger de nouveaux démocrates, « radicaliser la démocratie » (p. 231 et ss.), favoriser les procédures de renoncement du pouvoir, donner la primauté à la Cour constitutionnelle, développer la démocratie participative et refonder la représentation nationale (p. 243 et ss.). Sur le plan social, la refondation vise à débureaucratiser le système, à développer le financement démocratique (budget de l’État, caisses de prévoyance CNAM, CNSS, CNRPS, collectivités locales) (p. 266 et ss.). Tout un programme.
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Dans son épilogue, Hamda Cherif souligne qu’il ne cherche pas une finalité déterminée, mais à susciter la discussion, la critique et les propositions « pour que notre nation se réveille enfin », sous‑entendant que la révolution elle‑même n’a pu la réveiller. En pédagogue, il constate qu’en 2011, plus de la moitié de la population n’avait pas dépassé la sixième année de l’école primaire, et qu’en 2025, le pays compte deux millions d’analphabètes et trois millions de pauvres, chiffres officialisés par l’État (p. 273). Au moment même où la classe politique ne se préoccupe que d’elle‑même, le constat est amer :
« Ce peuple, dit‑il, menacé d’inculture, expérimente, hébété ou excité, le retour d’un État despotique qui, au lieu de trouver des solutions aux problèmes visibles, ne cesse d’en créer d’autres en détournant l’opinion vers des guerres virtuelles et des campagnes de haine contre les opposants politiques, les porteurs d’idées, les affranchis, les femmes libres, les Sub‑sahariens, l’Occident et Israël. Ce peuple, lui, on n’en parle pas, puisque l’on parle en son nom et que l’on gouverne à sa place. » (p. 273)
Au final, la force de cet ouvrage réside dans sa capacité à articuler analyse historique et interrogation politique actuelle. À aucun moment Hamda Cherif ne cède à la nostalgie d’un ordre passé ni à l’illusion d’une démocratie définitivement acquise. Il rappelle que la démocratie est moins un acquis qu’un équilibre instable — une idée qui traverse toute son analyse et en constitue la leçon principale. Soixante‑dix ans après l’indépendance, la Tunisie apparaît comme un laboratoire politique où coexistent aspirations démocratiques et tentations autoritaires. Elle n’est ni sortie du despotisme, ni entrée définitivement en démocratie : elle vit à leur frontière, incertaine mais décisive. C’est là que se joue, aujourd’hui encore, l’avenir politique du pays.
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