Tunisie. Grève des avocats : bras de fer ouvert entre le ministère de la Justice et le barreau

 Tunisie. Grève des avocats : bras de fer ouvert entre le ministère de la Justice et le barreau

La grève d’ampleur observée par les avocats tunisiens ravive les tensions anciennes entre le pouvoir exécutif et les instances représentatives de la profession.

Alors que le ministère de la Justice a dénoncé un mouvement « illégal » susceptible de perturber le fonctionnement normal des tribunaux, l’Ordre national des avocats a immédiatement répliqué en défendant la légitimité de cette mobilisation, présentée comme une réponse à des atteintes croissantes contre les garanties de la défense et l’indépendance de la profession.

A Tunis, la grève a entraîné mardi une paralysie partielle des audiences

Cette passe d’armes intervient dans un contexte de crispation politique et judiciaire où chaque confrontation entre magistrats, avocats et autorités publiques prend désormais une dimension hautement symbolique au moment où plusieurs avocats ont récemment été condamnés à de lourdes peines de prison.

 

Le ministère dénonce une paralysie « contraire à la loi »

Dans son communiqué, le ministère de la Justice a considéré que la grève des avocats ne reposait sur aucune base légale claire et qu’elle portait atteinte aux intérêts des justiciables. Les autorités estiment notamment que la suspension des audiences et le boycott des procédures compromettent le droit des citoyens à un procès dans des délais raisonnables, tout en aggravant l’encombrement déjà chronique des tribunaux tunisiens.

« Le ministère de la Justice tient à informer l’ensemble des justiciables que les mouvements annoncés par l’Ordre des avocats ainsi que leur refus d’assurer leurs prestations auprès de leurs clients n’auront aucun impact sur le fonctionnement du service public de la justice. L’ensemble des tribunaux sur tout le territoire de la République poursuivra ses activités dans des conditions normales, qu’il s’agisse de la tenue des audiences pour statuer sur les affaires inscrites ou de la fourniture des services administratifs au sein des greffes des tribunaux. Cela afin de garantir que les droits soient rendus à leurs titulaires et d’éviter tout préjudice aux intérêts des justiciables », indique le communiqué apposé sur les portes de certaines salles d’audience et dénoncé par des avocats comme « une provocation ».

Le ministère a également laissé entendre que certaines actions décidées par les sections régionales du barreau dépasseraient le cadre normal de la protestation professionnelle endossant une dimension partisane. Cette position a été perçue par plusieurs observateurs comme une tentative de délégitimer le mouvement en le présentant non comme une revendication corporatiste classique, mais comme une forme de pression politique sur l’institution judiciaire.

Dans les milieux proches du pouvoir, plusieurs voix ont insisté sur la nécessité de préserver la continuité du service public de la justice, surtout dans un contexte marqué par des dossiers sensibles et une forte attente sociale autour des affaires de corruption, de terrorisme ou de contestation politique. Pour les défenseurs de cette ligne, l’État ne peut tolérer une paralysie prolongée des tribunaux alors que le climat économique et social demeure fragile.

Mais cette lecture est loin de faire consensus. De nombreux avocats ont dénoncé un discours jugé « intimidant », estimant que le ministère cherche avant tout à réduire la capacité de mobilisation du barreau.

 

Le barreau contre-attaque au nom des libertés et de l’indépendance

Face aux accusations du ministère de tutelle, le barreau tunisien a opposé une réponse particulièrement ferme. Ses représentants affirment que le droit de grève constitue un moyen légitime de défense de la profession, surtout lorsque les avocats considèrent que les garanties du procès équitable sont menacées. Plus nuancés, certains avocats préfèrent se contenter de porter un brassard rouge en guise de protestation.

L’Ordre des avocats accuse les autorités de multiplier les pressions contre certains membres de la profession et de vouloir restreindre progressivement l’autonomie des acteurs judiciaires. Plusieurs responsables du barreau ont également rappelé que les avocats jouent un rôle essentiel dans la protection des libertés publiques et ne peuvent être réduits à de simples auxiliaires administratifs du système judiciaire.

Le bâtonnier actuel de l’Ordre national des avocats de Tunisie, Me Boubaker Bethabet est connu pour sa proximité avec les milieux d’opposition. Il a été élu en septembre 2025 pour un mandat de trois ans, succédant ainsi à Hatem Mziou jugé plus conciliant avec le pouvoir de Kais Saïed.

Au-delà de la question juridique, cette confrontation traduit un malaise plus profond autour de l’équilibre des pouvoirs en Tunisie. Depuis plusieurs années, les relations entre le pouvoir exécutif et différentes composantes du secteur judiciaire connaissent des épisodes réguliers de tension, notamment après les grandes réformes institutionnelles engagées depuis le coup de force du président Saïed en juillet 2021.

Dans ce climat, la grève actuelle dépasse largement les revendications immédiates de la profession. Pour une partie de l’opinion, elle devient le révélateur d’un affrontement plus large autour de l’indépendance de la justice, des libertés publiques et de la place des corps intermédiaires dans la Tunisie contemporaine où le barreau a historiquement joué un rôle déterminant contre divers autoritarismes.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie