La Série Politique.Violences policières, un mal profond

Romain, 26 ans, est mort le 14 août à Paris, après une course-poursuite avec la police. (crédit photo : Bertrand Guay/AFP)

Si la police donne quelques gages de transparence, elle refuse de débattre d’une réalité politique : les banlieusards issus de l’immigration seraient les principales victimes des violences commises par les forces de l’ordre. A cet égard, 2017 se voit attribuer le triste record de ces quarante dernières années. 

Survenue à la mi-juillet, “l’affaire Benalla” a un peu gâché les vacances de l’exécutif français. Mais elle a aussi eu le mérite de mettre une nouvelle fois les violences policières sous les projecteurs. Deux semaines avant que l’identité du conseiller de l’Elysée, auteur de violences filmées en marge de la manifestation du 1er mai à Paris, soit révélée par des journalistes du Monde, un autre jeune homme avait fait la une des journaux, de façon bien plus tragique : le 3 juillet, Aboubakar Fofana, 22 ans, était tué à Nantes en tentant de se soustraire à un contrôle de police. Le 14 août, Romain, 26 ans, tombait, lui aussi tué par un tir de policier après une course-poursuite dans le 9e arrondissement de Paris. Le site paris-luttes.info a recensé pas moins de six événements graves (trois morts, trois blessés) survenus cet été en Ile-de-France entre le 14 juillet et le 27 août, impliquant des forces de police (1).

Surtout, le 14 juin, le site Basta Mag publiait une base de données détaillée, recensant près de 500 personnes tuées par la police française en quarante ans (lire notre encadré). Un travail éclairant de façon crue des constats qui, depuis une dizaine d’années, ont acquis une certaine légitimité dans l’espace public, où ils sont régulièrement mis en débat : la police française userait facilement de violence (qu’elle soit symbolique, verbale ou physique). Et ces usages cibleraient surtout certaines catégories de la population, en l’occurrence celles vivant en banlieue des métropoles.

La police des polices annonce les chiffres

Ce 26 juin, à Paris, douze jours après la sortie de cette base de données, l’Inspection générale de la police nationale (IGPN, “la police des polices”) donnait le nombre de personnes tuées lors d’interventions des forces de l’ordre : 14 décès et une centaine de blessés entre juillet 2017 et mai 2018. Lors de ce point presse, la directrice de l’IGPN, Marie-France Monéger-Guyomarc’h, a également indiqué une hausse de 54 % du recours aux armes à feu chez les policiers entre 2016 et 2017 (2).

Cet effort de transparence inédit relève en réalité d’une opération de communication basique : beaucoup des chiffres donnés aux journalistes ce jour-là ne figurent pas dans le rapport annuel d’activité 2017 de l’IGPN, accessible en ligne depuis la fin août. Le choix a donc été fait de ne livrer les informations les plus “sensibles” qu’à l’oral, sans revenir dessus par la suite. “Ces chiffres devaient être présentés avec des explications, et la reprise médias a d’ailleurs été plutôt bonne…”, nous confirme le Service d’information et de communication de la police nationale (Sicop). Qui, malgré notre insistance, refuse de donner des “compléments d’informations sur ce rapport”.

“Une hausse des usages de l’arme”

Un rapport qui recèle malgré tout de nombreuses données instructives : parmi les 1 085 enquêtes dont a été saisie l’IGPN en 2017, 75 % des “infractions alléguées” concernent des atteintes à la personne, dont 43 % relèvent de “violences volontaires” avec ou sans armes et 4 % sont des “injures à caractère raciste ou discriminatoire”. Par ailleurs, le document, qui souligne la “pertinence du recours au pistolet à impulsion électrique” (PIE, le “Taser”), confirme bien “une hausse des usages de l’arme individuelle” en 2017, dont celui du lanceur de balle de défense (LBD, le “Flash-Ball”). Détaillant aussi les “manquements professionnels” et le panel des sanctions, le rapport met en avant de nouveaux dispositifs, tels que l’outil informatique de “traitement relatif au suivi de l’usage des armes” (TSUA) et la “cellule d’écoute”, “Signal-Discri”, mise à la disposition des “agents de la Police nationale témoins ou victimes de discrimination, ou de harcèlement dans le cadre de l’institution, en recherche d’information, de conseil ou d’assistance”.

“En faisant toute la lumière sur les allégations, accusations ou supputations portées contre eux, l’IGPN contribue à la protection des policiers, même si elle le fait à bas bruit, secret de l’enquête oblige”, écrit Marie-France Monéger-Guyomarc’h dans l’introduction de ce document de 44 pages où, de fait, les mots qui fâchent n’apparaissent pas. Notamment le terme de “violences policières”, honni par la police, alors qu’il fait désormais florès dans le débat public. “Le Mouvement des travailleurs arabes l’utilisait très probablement déjà à la fin des années 1970, rappelle Mathieu Rigouste, sociologue, chercheur indépendant, travaillant et militant contre les systèmes de répression autoritaire (3). Ça a été ensuite l’une des revendications centrales de la marche pour l’égalité en 1983, puis une thématique de base du Mouvement de l’immigration et des banlieues dans les années 1990. Mais ce n’est que depuis 2005, environ, que ce terme a fini par s’imposer plus largement et désigne une problémati que légitime. Et il y a une victoire un peu politique dans le fait qu’aujourd’hui, certains médias reconnus utilisent ce terme, parfois sans guillemets.”

“On voulait la vérité et la justice”

Une victoire qui est, en grande partie, celle des luttes menées depuis des années par les familles et les proches des victimes pour que justice soit rendue à ces dernières, tuées ou blessées par la police. Parmi elles, Amal Bentounsi, qui a fondé le collectif Urgence, notre police assassine, après la mort de son jeune frère Amine, tué le 21 avril 2012 par un tir de policier à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis. “Avant sa mort, je n’étais pas une militante, témoigne-t-elle. On est conditionné pour avoir une image pas trop négative de la police. Mais quand il a été tué, que l’autopsie a montré qu’il avait pris une balle dans le dos, j’ai été porté par une rage, une détermination… J’ai cherché des témoignages, tissé des liens avec d’autres familles victimes de violences policières et j’ai compris qu’au-delà des cas individuels, il y avait un enjeu collectif. On voulait la vérité et la justice.”

“La presse et la justice banalisent ces actes”

Un discours dont la police, elle, ne veut pas : “Sur les plateaux télé où je me rends lorsque je suis invitée, les syndicats de policiers refusent quasi systématiquement d’être face à moi, ils ne veulent pas de débat, regrette-t-elle. En fait, ils font tout pour que la question des violences policières ne soit pas abordée dans l’espace public. Et de fait, on constate que ces violences sont plutôt acceptées. Elles relèvent de quelque chose d’institutionnalisé, de systémique…”

Systémique ? Pour Mathieu Rigouste, “la couverture judiciaire et médiatique” qui est faite de ces violences en atteste. “La presse et la justice, par le traitement qu’elles en font, tendent à institutionnaliser et à banaliser ces violences. Violences qui relèvent à l’origine d’une structure sociale profonde et sont produites par le discours politique : tous les pays impérialistes ont toujours eu des forces exerçant une répression féroce des couches populaires. C’est à la fois organisé par en haut, au niveau institutionnel, et cela s’auto-alimente à la base, au sein même de la police…”

Marine Le Pen, candidate favorite

En février 2017, à la veille des élections présidentielles et législatives, une enquête du Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof) avait montré une progression importante du vote d’extrême droite dans la police et l’armée française, confirmant une tendance observée l’année précédente. Marine Le Pen recueillait alors près de la moitié des intentions de vote chez les policiers et les militaires (46 %). La candidate du parti d’extrême droite parvenait à 52 % chez les seuls policiers et même à 60 % des policiers actifs (4).

S’ils sont à prendre avec toutes les précautions d’usage liées aux sondages, ces chiffres donnent malgré tout une indication sur le fond de l’air politique régnant dans les commissariats de police de France. Tout comme le communiqué du syndicat majoritaire Alliance (à droite), à la suite du point presse de l’IGPN du 26 juin. Le texte loue “le professionnalisme et le discernement dont font preuve les policiers qui, dans certains quartiers, sont victimes de guets-apens par des dizaines d’individus les attaquant avec des barres de fer, des jets de pierres, jets d’acide ou de cocktails Molotov (…)”. Aussi est-il salué “la maîtrise des policiers qui, lors des manifestations, ne font plus face à quelques manifestants virulents, mais à des centaines, voire des milliers d’anarcho-libertaires organisés et entraînés”.

Rapport de force et défiance

Habitants de “certains quartiers”, et militants “anarcho-libertaires”, le communiqué a le mérite de bien désigner l’ennemi… Sollicitée, la Direction générale de la police nationale n’a pas souhaité nous répondre sur les critiques récurrentes concernant les violences policières en banlieue. Mais le fait que les jeunes hommes noirs, arabes et gitans qui y vivent sont bien les premières victimes – pas les seules – de ces violences, est incontestable.

Originaire de Gennevilliers, Mathieu Rigouste dit y avoir été confronté “en tant qu’habitant des quartiers populaires”, avant de s’y intéresser comme chercheur. En juin 2013, à Toulouse, il a lui-même subi une violente interpellation policière. Et attend toujours, plus de cinq ans plus tard, que l’affaire passe au tribunal. Amal Bentounsi, elle, a “appris ce que c’était” avec son frère, avant la mort de celui-ci. “J’avais parfois presque du mal à croire ce qu’il me racontait, il y avait des récits précis, des histoires de jeunes attachés à des radiateurs…” Le 10 mars 2017, Damien Saboundjian, le policier qui a tué Amine, a été condamné à cinq ans de prison avec sursis. Une “victoire” qu’Amal met sur le compte du “combat frontal” qu’elle mène depuis six années : “Je ne voulais pas tourner autour du pot, j’ai toujours dit que la police assassine. Ils connaissent ma détermination.” Pour Mathieu Rigouste, qui souligne le caractère “très rare, dans ce type d’affaire”, d’une telle condamnation, “il y a des marges de manœuvre en termes de rapport de force, à construire, qui doivent nous permettre de contraindre, de limiter ces pratiques… Ce qui compte, c’est ce qui se construit petit à petit, les liens entre les luttes et les familles, dans les quartiers. Ça passera par ça.” Rapport de force et défiance : c’est bien à ça que semble se résumer aujourd’hui, dans ce pays, le lien entre la “police républicaine” et une bonne partie de la population.  

(1) : “Ils ont beaucoup tué cet été : liste des morts et blessés impliquant la police en Ile-de-France”, paris-luttes.info, 6 septembre 2018.

(2) : “Le recours aux armes à feu par les policiers a fortement augmenté en France en 2017”, Le Monde, 27 juin 2018.

(3) : Mathieu Rigouste est notamment l’auteur de L’ennemi intérieur - la généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte (2009).

(4) : Cevipof : “L’enquête électorale française : comprendre 2017” -La note/ #28 / vague 9, janvier 2017

Voir aussi : 

Violences : Qui est tué par la police ?

Assa Traoré et Sabaah Folayan : "Dans nos quartiers, c'est comme aux Etats-Unis"

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