L’opposition tunisienne cherche à faire front commun avant la marche du 17 octobre

 L’opposition tunisienne cherche à faire front commun avant la marche du 17 octobre

À neuf jours d’une mobilisation nationale annoncée à Tunis, syndicats, organisations de la société civile, mouvements sociaux régionaux et désormais huit partis politiques tentent de fédérer des revendications jusque-là dispersées.

Emploi, pouvoir d’achat, libertés publiques et détenus politiques devraient se retrouver au cœur d’une manifestation qui pourrait constituer un nouveau test pour le rapport de force avec le pouvoir. Ce dernier « n’a eu de cesse ces derniers mois que d’élargir le camp de ses adversaires, contre tout bon sens politique », constate l’universitaire Tarek Kahlaoui.

Même si au regard de la faible mobilisation des manifs récentes, nombre d’observateurs restent sceptiques, la marche du 17 octobre prend progressivement cette fois une dimension nationale et politique. Initiée par l’UGTT et une dizaine d’autres organisations nationales et associations, la marche entend rassembler des revendications sociales et démocratiques qui, jusqu’ici, se sont souvent exprimées séparément, en raison des clivages idéologiques persistants. Les organisateurs appellent en l’occurrence à « défendre les droits économiques et sociaux, les libertés publiques, l’indépendance de la justice et le droit à un emploi décent ». Un socle commun formulé la veille par les partis Al Massar, Ettakatol, Afek Tounes, Al Joumhouri, le Courant démocrate, Al Qotb, le Parti socialiste, et le Parti des travailleurs.

Le mouvement s’est élargi cette semaine à plusieurs représentants de mouvements sociaux régionaux. Lors d’une conférence de presse tenue le 7 octobre, des acteurs venus de plusieurs régions ont annoncé leur participation, avec l’ambition de donner une visibilité nationale à des revendications locales souvent peu entendues à Tunis. L’objectif affiché est précisément de « centraliser les demandes » et de donner davantage de poids à des foyers de contestation isolés.

 

De l’emploi aux libertés, des revendications transversales

En tête des dossiers qui devraient nourrir la mobilisation figure celui des diplômés chômeurs. Des représentants de ce mouvement dénoncent notamment les difficultés d’application d’une loi adoptée en 2025 sur le recrutement des diplômés de l’enseignement supérieur au chômage de longue durée, une législation restée théorique. Le 5 octobre, le président Kaïs Saïed a d’ailleurs reçu la cheffe du gouvernement Sarra Zaafrani et le ministre de l’Emploi Riadh Chaoued pour examiner une énième fois la mise en œuvre de ce texte.

Mais la question de l’emploi n’est qu’une composante d’une contestation plus large. Les neuf organisations à l’origine de la marche — parmi lesquelles l’UGTT, le Syndicat national des journalistes tunisiens, l’Ordre national des avocats, la LTDH et le FTDES — dénoncent la baisse continue du pouvoir d’achat, la précarité et le recul des services publics. Elles réclament également le respect des libertés d’expression, de la presse, d’association et de manifestation, ainsi que l’indépendance de la justice.

Cette volonté de réunir des causes différentes traduit aussi une prise de conscience : les mobilisations sectorielles ou régionales ont souvent du mal à peser lorsqu’elles restent isolées. C’est précisément ce constat qu’a résumé l’avocat Ayoub Ghedamsi, selon lequel la marche est nécessaire car les actions menées séparément « n’ont pas porté leurs fruits ».

Durcissant leur discours, les huit formations s’en prennent par ailleurs aux récentes décisions présidentielles, dont le décret relatif à la nomination par Carthage des membres de l’Instance supérieure indépendante pour les élections, qu’elles considèrent comme une atteinte à son indépendance. Elles rejettent aussi l’abrogation de la loi relative aux collectivités locales, y voyant un recul de la décentralisation.

Le manifeste communiqué aux médias dépasse les revendications immédiates. Les partis affirment vouloir tourner la page du « pouvoir individuel absolu » et dépasser ce qu’ils qualifient de « processus de coup d’État » issu du 25 juillet 2021, en faveur d’une nouvelle transition démocratique. Derrière l’enjeu du nombre de manifestants se joue une question plus profonde : celle de la capacité des différentes composantes de la contestation tunisienne à dépasser leurs sempiternelles divisions identitaires et à transformer une multitude de colères sociales et politiques en une force collective durable.

Seif Soudani

Seif Soudani est journaliste du Courrier de l’Atlas basé à Tunis. Il couvre la politique, l’économie et les enjeux de société en Tunisie