Medias.Télé ne rime toujours pas avec diversité

crédit photo : Lena Villa Photo - Jacques Demorthon/ AFP - Vef Andersen/Aurimages/AFP

L’Etat dit vouloir une meilleure représentation de la société française sur ses écrans toujours aussi pâles. Pourtant, la rentrée 2019 n’annonce rien de nouveau sous le soleil. Hormis l’affichage de façade, qu’en est-il réellement ? Enquête.

Quand Omar Sy interprète le docteur Knock, héros de l’œuvre de Jules Romains transposée dans un village du Vercors des années 1950 où personne ne remarque la couleur de sa peau, c’est au cinéma que ça se passe, et pas à la télé. “Normal ! lance Mémona Hintermann, journaliste, membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Il suffit de regarder les personnages principaux des fictions des chaînes pour voir que très peu sont issus de la diversité. Quant aux équipes des programmes télés et radios, n’en parlons pas. Regardez la matinale de France Inter, combien y a-t-il de journalistes non-blancs ? En revanche, on a une surreprésentation des catégories socio-professionnelles (CSP) favorisées sur tous les canaux.”

Depuis 2009, le baromètre du CSA – outil qui permet de mesurer la diversité dans les médias – confirme le constat. Rachid Arhab, journaliste et ancien membre de la commission, dirigeait le groupe de travail à l’époque de la création. “Avec cet instrument fiable scientifiquement, on a cherché à quantifier, en toute légalité et ce malgré la juridiction française qui empêche de recenser des données ethniques, la présence sur toutes les chaînes et dans tous les programmes des ‘Blancs’, ‘Noirs’, ‘Arabes’, ‘Asiatiques’, énumère-t-il. Aujourd’hui, personne ne peut plus remettre en cause ce qui était perçu jusque-là comme une vue de l’esprit.” Résultat, hormis une légère amélioration de la représentation des personnes vues comme “non-blanches” à la télévision (passée de 16 à 19 % entre 2017 et 2015), la situation bouge peu. “En outre, sans les fictions américaines, on serait très en deçà de ce chiffre”, regrette Mémona Hintermann.

Cantonnés dans des rôles négatifs

Autre écueil constaté : les stéréotypes. “La plupart des Arabes vus sur les écrans sont très souvent du mauvais côté”, pointe Rachid Arhab. Le baromètre le confirme, il y a une réelle surreprésentation des personnes vues comme “non-blanches” dans des rôles à connotation négative, dans les activités marginales, illégales, en ­situation de précarité ou dans les catégories socio­professionnelles (CSP) inférieures.

“La représentation passe par l’image, argumente Boulomsouk Svadphaiphane (photo page ci-contre), scénariste et réalisatrice. Les enfants sont conformistes. C’est important pour eux de se reconnaître dans des personnages positifs afin d’intégrer une ‘norme’. Comment se construire dans ce pays dans lequel on est né et dont on parle la langue si on n’a pas le faciès assez gaulois et qu’à la télé, personne ne nous ressemble ?”

“Une forme d’hypocrisie générale”

En outre, pour elle, la caricature n’est jamais loin. “Chez les Asiatiques, quand les hommes sont généralement asexués, les femmes sont toujours soumises à la figure masculine et décrochent des rôles de prostituées ou de masseuses. Pour être acceptable, un Maghrébin ou un Noir doit être drôle, à l’image du bon colonisé.”

Autre constat du baromètre : moins le rôle est important, plus il est susceptible d’être interprété par un personnage perçu comme “non-blanc”. “Dans les scénarios où je ne précise pas pourquoi le personnage est noir ou asiatique, je donne le nom, l’origine ou la couleur de peau pour contraindre les directeurs de castings à choisir un acteur issu de la diversité, poursuit la scénariste. Sinon, ça ne se fait pas naturellement. La bonne nouvelle, c’est que les chaînes qui cherchent à colorer les écrans me demandent moins souvent qu’avant pourquoi choisir un comédien d’origine arabe si le rôle n’est pas celui d’un voyou.”

“Tout le monde s’accorde pour dire que les évolutions sont lentes, mais chacun se renvoie la balle, analyse Boulomsouk Svadphaiphane. Les diffuseurs accusent les producteurs qui mettent en cause les auteurs.” Et, en bout de chaîne, les agences de casting se justifient en évoquant un manque de profils. “Finalement, la faute revient à ceux qui souffrent d’une faible représentation, ajoute-t-elle. L’autre argument consiste à dire que le public n’est pas prêt. Mais prêt à quoi ?”

Mouss Diouf était, par exemple, l’un des personnages préférés de la série Julie Lescaut sur TF1 dès les années 1990. “Il y a une forme d’hypocrisie générale, confirme Mémona Hintermann. Beaucoup viennent se plaindre auprès de moi pour dire que les chaînes refusent des projets afin de ne pas choquer les téléspectateurs. On maintient ainsi une uniformité, sur France Télévisions en particulier. Mais la télé est regardée par une société diverse ! J’invite les responsables des chaînes à emprunter la ligne de bus 28 qui mène à Bagneux ou la ligne 13 du métro pour qu’ils voient à quoi ressemble leur pays !”

Une prime à la notoriété

Delphine Ernotte, présidente du groupe, affirmait en 2015 : “On a une télévision d’hommes blancs de plus de 50 ans et ça, il va falloir que ça change.” Pour elle, les chaînes doivent être à l’image de leur public. “Le problème est que la télé est faite pas une élite et dans un total entre-soi, analyse Boulomsouk Svadphaiphane. Ce ne sont pas des gens racistes qui agissent en conscience de leurs actes. Simplement, ils font travailler leurs potes des mêmes écoles et du même milieu, souvent des mâles blancs de 50 ans justement. Le discours de France Télévisions, c’est : ‘On veut des programmes qui réunissent toute la famille.’ Du coup, ils n’intègrent la diversité que si le comédien est connu.” Mais pourquoi une telle ambivalence entre l’affichage et la réalité ? “La question des minorités visibles sur les écrans a été une priorité après les émeutes de 2005, rappelle Rachid Arhab. Aujourd’hui, il n’y a plus du tout de volonté politique de la part de l’Etat. Sans cela, on recule forcément.”

“Pour changer la donne en profondeur, je pense qu’il faut forcer les médias à embaucher des gens issus de la diversité, à l’image de la ‘positive action’ (discrimination positive, ndlr) aux Etats-Unis, propose Boulomsouk Svadphaiphane. On peut l’instaurer sur la base d’un contrat-cadre limité à une dizaine d’années, le temps que les mentalités évoluent.” Cette approche anglo-saxonne ne satisfait pas Rachid Arhab : “A titre personnel, cela me fait bondir, car c’est céder au communautarisme. On doit trouver des solutions propres, adaptées à notre modèle.”

Son souhait à terme ? Que les écrans ressemblent à la réalité de la société française : “Le combat sera gagné quand on arrêtera de calculer les pourcentages, car la télé reflétera ce qu’est la rue, pour les fils d’immigrés comme pour toute autre catégorie. Où voit-on, par exemple, les populations les plus rurales aujourd’hui ?” Mémona Hintermann rebondit : “Pour correspondre à la réalité du pays, nous incitons les chaînes à recruter des jeunes issus des minorités visibles. Aujourd’hui, ils galèrent alors qu’ils ont fait des études et sont compétents. Puisqu’on sait que ces jeunes manquent de réseau, organisons, par exemple, des ‘job dating’ dans l’audiovisuel !”

Déjouer les effets de réseaux

Autre idée défendue par Jean-François Amadieu, sociologue : “Dans les médias, les effets de réseaux sont bien plus importants qu’ailleurs. C’est pourquoi les décideurs doivent embaucher sur des techniques de recrutement, comme le CV anonyme, qui cernent avant tout qualités et compétences. On doit se foutre de la couleur de peau d’un acteur ou d’un journaliste dès lors qu’il est le meilleur !” 

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