Tribune. Nord Stream : à qui profite le sabotage des gazoducs en 2022 ?

 Tribune. Nord Stream : à qui profite le sabotage des gazoducs en 2022 ?

Serhii K., ancien militaire ukrainien accusé d’avoir participé à la préparation et à l’exécution du sabotage des gazoducs Nord Stream, avant l’ouverture de son procès à Hambourg, le 14 octobre 2026. © Markus Scholz / POOL / AFP

Le mercredi 14 octobre 2026 s’est tenu à Hambourg, le premier jour du procès de l’ancien officier Serhii K, qui est accusé du sabotage des gazoducs. Auparavant, en 2022, en France et en Europe, les gouvernements et les médias ont pour la plupart accusé la Russie d’avoir saboté son propre gazoduc ! Mais ces derniers en étaient les principaux bénéficiaires, grâce à leurs exportations de gaz vendus aux européens. Donc c’est incohérent.

Par Thierry Brugvin, sociologue, auteur d’une trentaine d’ouvrages ([email protected])

 

En bref

  • Le procès de Serhii K., accusé du sabotage des gazoducs Nord Stream, s’ouvre à Hambourg le 14 octobre 2026.
  • Les intérêts économiques que l’Ukraine tire de la destruction des infrastructures gazières russes.
  • La hausse des exportations américaines de GNL vers l’Europe après la baisse des approvisionnements en gaz russe.
  • Le rôle attribué au Royaume-Uni dans le sabotage et sa coordination avec les États-Unis.
  • Les conséquences économiques et politiques de la crise énergétique pour les pays européens.

Aussi, selon l’ouvrage de Van Renterghem intitulé « Le Piège Nord Stream » et d’après la cellule investigation de Radio France, la destruction de l’oléoduc aurait été en réalité fomentée par Valeri Zaloujny, l’ex-chef d’état-major de l’armée ukrainienne. Il aurait été formé aux explosifs en mer par les forces armées britanniques et les USA.

« Au moment des explosions, il dirigeait les forces spéciales. C’est un homme qui avait à la fois l’oreille de Volodymyr Zelensky et de puissants soutiens outre-Atlantique, relève Romain Gubert, spécialiste du renseignement au Point (…). Selon la source néerlandaise qui a alerté la CIA de l’imminence d’un sabotage, les plongeurs soupçonnés d’avoir saboté le gazoduc prenaient leurs ordres auprès de lui (…). “Une de mes sources m’a dit que le pays qui avait le plus intérêt à détruire ce gazoduc, c’est l’Ukraine”, confie le journaliste américain Shane Harris ».

La relation entre Serhii K. et Valeri Zaloujny dans l’affaire du sabotage des gazoducs Nord Stream semble une relation hiérarchique présumée : Serhii K. aurait coordonné l’équipe opérationnelle, tandis que Zaloujny, alors commandant en chef des forces armées ukrainiennes, aurait donné ou validé l’ordre de l’opération.

Selon le Wall Street Journal et des sources de sécurité ukrainiennes rapportées par la presse, Zaloujny aurait approuvé ou laissé se dérouler l’opération, alors que Zelensky aurait d’abord accepté le projet puis l’aurait annulé. Dans cette version, Zaloujny aurait ignoré cette annulation et son entourage aurait modifié le plan. C’est peu probable, dans la mesure où Valeri Zaloujny a ensuite, en février 2024, été nommé ambassadeur d’Ukraine au Royaume-Uni. Il s’agit donc plutôt d’une promotion en remerciement des services rendus à l’Ukraine.

Intérêts ukrainiens dans la destruction de Nord Stream

« L’Ukraine avait un intérêt à détruire une infrastructure qui était utile à la Russie ». Ce que confirme Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste de la géopolitique du gaz. Selon lui, « la Russie avait une position extraordinaire avec ses gazoducs. Elle inondait le marché européen du gaz et en fixait les prix. Sans ces tuyaux, elle n’a plus la capacité de le faire ».

Les services secrets ukrainiens étaient pilotés par les Britanniques pour ce sabotage. Ces derniers étaient sans doute aussi sous la coordination des USA, car, à l’échelon militaire international, ils travaillent généralement de concert et ce sont les Américains qui les commandent.

Les États-Unis avaient aussi intérêt à ce que l’Europe n’achète plus de gaz et de pétrole aux Russes, mais à eux-mêmes. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait et cela a considérablement renchéri les coûts de production, surtout en Allemagne, qui était très dépendante du gaz russe. Le gazoduc de Gazprom débouchait en Allemagne, donc disposait potentiellement du contrôle gazier en Europe et dépendait de cette source pour son énergie.

Le sabotage a accru les prix de l’énergie dans le pays, donc le coût de la production. La baisse des profits a engendré de nombreuses faillites et l’accroissement du nombre de chômeurs, jusque dans les entreprises automobiles comme Volkswagen.

Les États-Unis, bénéficiaires de la réorientation énergétique européenne

Quant aux Britanniques, qui pilotaient l’opération pour les USA, ils dépendaient seulement à 4 % du gaz russe avant le sabotage de 2022. Cependant, la hausse des tarifs de l’énergie mondiale qui en a résulté les a pénalisés aussi. Soit, ils n’ont pas suffisamment réfléchi, ou bien ils ont préféré obéir à leur allié, l’oncle Sam…

Avant même l’attentat du 26 septembre 2022, l’Europe avait déjà massivement augmenté ses achats de gaz naturel liquéfié (GNL) américain en raison de la guerre en Ukraine. Le sabotage de Nord Stream a accéléré et verrouillé cette tendance de manière structurelle, mais n’en a pas été le déclencheur unique.

En 2021, l’Europe importait environ 3 milliards de pieds cubes par jour (bcf/j) de GNL américain. En 2022, après le sabotage, le volume a bondi à 6,8 bcf/j en moyenne, soit une hausse de +126 % sur un an. En 2023, les importations sont restées élevées, autour de 6,5 bcf/j, faisant des États-Unis le premier fournisseur de GNL de l’UE (devant le Qatar et la Russie) avec une part de marché américaine d’environ 45 % du GNL européen.

Concernant le pétrole brut des USA, en 2022, l’Europe en a importé 1,6 mbj, soit +33 % qu’en 2021. Cette hausse s’explique aussi par l’embargo européen sur le pétrole russe (décidé en mai 2022, effectif en décembre 2022). En 2023, les importations ont atteint 1,8 mbj en moyenne, soit une hausse de +50 % par rapport à 2021.

Avant septembre 2022, l’Europe réduisait déjà ses achats de gaz russe (passés de 40 % à 15 % de ses importations totales entre février et septembre 2022). Après le sabotage, la destruction des gazoducs a rendu impossible tout retour en arrière vers le gaz russe par cette voie. Cela a poussé l’Europe à signer des contrats à long terme avec les États-Unis, avec, par exemple, l’accord France/TotalEnergies et États-Unis pour 15 ans.

Le prix du gaz a encore augmenté en 2026, mais cette fois, c’était à cause du blocage du détroit d’Ormuz par l’Iran, à cause de la guerre initiée par Israël et les USA. Cependant, les transnationales du pétrole américaines ont encore accru leurs profits !

Rôle du Royaume-Uni dans le sabotage

Les États-Unis et les Européens ont fourni des armes et ont réalisé un effort financier très conséquent pour soutenir les Ukrainiens dans leurs efforts de guerre contre la Russie. Ce sabotage ne paraissait donc pas trop être dans l’intérêt de l’Ukraine. Cependant, les témoignages ont montré que les Ukrainiens ont préféré attaquer les intérêts économiques de la Russie, même au prix de l’affaiblissement économique de ses alliés européens. Mais cela a aussi contribué à la diminution des capacités d’aide financière européennes à l’Ukraine…

Cependant, ce sont surtout les USA qui avaient sans doute le plus d’intérêt à ce sabotage des gazoducs, et qui ont dû pousser légèrement ou fortement les Ukrainiens. D’ailleurs, à la suite du sabotage, le secrétaire d’État américain a même affirmé que c’était une « opportunité formidable pour que l’Union européenne puisse une fois pour toutes éliminer sa dépendance à l’énergie russe ».

De plus, les « États-Unis sont simultanément gagnants sur le plan des conséquences des sanctions économiques et financières prises à l’encontre de la Russie et des contre-sanctions de cette dernière (en matière d’exportations de céréales et de gaz notamment), qui frappent bien davantage les Européens que leur mentor américain ».

Comme le montrent les témoignages, la Grande-Bretagne, au service des USA et de l’Ukraine, a appuyé logistiquement cet attentat terroriste contre l’Europe. Si véritablement le gouvernement ukrainien hésitait à commettre ce dernier, il s’avère fort probable que les USA ont probablement passé un marché avec l’Ukraine pour la décider à détruire le gazoduc en lui promettant une aide militaire supérieure à ce que les Européens promettaient. En effet, malgré les promesses de ces derniers, l’aide américaine a été bien supérieure militairement et financièrement.

Conséquences économiques et politiques pour l’Europe

Mais ni les gouvernements européens ni les médias français n’ont véritablement débattu du mobile du crime et des bénéfices du saboteur des gazoducs. Ils se sont contentés de décrire les faits, sans même débattre des hypothèses possibles, afin de conserver les États-Unis comme alliés. Les gouvernements européens ont néanmoins compris, sans le déclarer officiellement, que c’était l’Ukraine, la Grande-Bretagne et les USA qui étaient à l’origine du sabotage.

Cependant, ils ont considéré que c’était contre leur intérêt à court terme de rompre définitivement avec leur allié américain de l’OTAN, car cela les desservirait plus encore. Puisqu’ils auraient à payer humainement, techniquement et financièrement pour leur propre sécurité et la défense de leurs intérêts économiques dans le monde. Or, avec l’élection de Trump en 2024, ils ont néanmoins dû accroître considérablement leurs dépenses militaires dans l’OTAN.

De plus, Trump a imposé d’énormes hausses de taxes douanières envers les Européens et le monde entier. Puis, il a affiché sa volonté d’annexer le Groenland pour ses ressources, pour les mêmes raisons qu’il a fait plier le Venezuela en kidnappant son président Maduro et en bombardant certains sites du pays ! Durant l’été 2026, l’invasion du Groenland a commencé sous la forme de l’autorisation non officielle de Greenland Energy, une compagnie pétrolière américaine, pour des forages exploratoires illégaux dans ce pays !

Les Européens ont donc peu à peu compris que l’Amérique roule d’abord pour elle-même, déjà avant Trump et plus encore avec lui ! Donc, on observe que derrière les grands discours sur la coopération et la démocratie, les États occidentaux en particulier se livrent entre eux à une véritable guerre économique et parfois même militaire. Pour cela, la propagande se substitue à l’information construite par la diversification des visions et opinions.

Vos questions sur le sabotage des gazoducs Nord Stream

Qui est Thierry Brugvin ?

Thierry Brugvin est sociologue et auteur d’une trentaine d’ouvrages. Dans cette tribune, il analyse les intérêts économiques et géopolitiques liés au sabotage des gazoducs Nord Stream en 2022.

Qu’est-ce que Nord Stream ?

Nord Stream désigne un réseau de gazoducs sous-marins reliant la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique, destiné à acheminer du gaz naturel russe vers l’Europe. Les explosions du 26 septembre 2022 ont endommagé ces infrastructures.

Qui aurait organisé le sabotage de Nord Stream ?

Selon Thierry Brugvin, Valeri Zaloujny, alors chef d’état-major de l’armée ukrainienne, aurait fomenté l’opération. Serhii K. aurait coordonné l’équipe opérationnelle, tandis que les Britanniques auraient assuré le pilotage logistique avec les États-Unis.

Pourquoi l’Ukraine aurait-elle eu intérêt à détruire Nord Stream ?

Selon l’auteur, la destruction des gazoducs a affaibli la position de la Russie sur le marché européen du gaz et sa capacité à influencer les prix. L’Ukraine aurait ainsi visé les intérêts économiques russes, malgré les conséquences pour ses alliés européens.

Quels bénéfices les États-Unis ont-ils tirés du sabotage ?

Thierry Brugvin estime que les États-Unis ont profité de la réorientation des approvisionnements énergétiques européens vers le gaz naturel liquéfié américain et de la hausse des coûts de l’énergie en Europe.

Quel rôle le Royaume-Uni a-t-il joué dans le sabotage de Nord Stream ?

Selon la tribune, le Royaume-Uni aurait assuré le pilotage logistique de l’opération pour les États-Unis et l’Ukraine. L’auteur souligne que la hausse des prix de l’énergie a également pénalisé les Britanniques, qui dépendaient peu du gaz russe.

 

 

 

La rédaction