Tribune : les racines historiques de la guerre en Iran de 2026

 Tribune : les racines historiques de la guerre en Iran de 2026

Des milliers de personnes participent à la procession funéraire du guide suprême iranien Ali Khamenei et de membres de sa famille à Téhéran, le 6 juillet 2026. © Atta Kenare / AFP

Sociologue à l’université UMLP en Franche-Comté, Thierry Brugvin revient sur les grandes étapes des relations entre l’Iran, les États-Unis et les puissances occidentales. Dans cette tribune, il défend l’idée que la guerre de 2026 s’inscrit dans une histoire de plusieurs décennies d’ingérences, de rivalités géopolitiques et de conflits régionaux.

En bref

  • Thierry Brugvin revient sur les principales étapes des relations entre l’Iran et les puissances occidentales.
  • Il analyse le coup d’État de 1953 contre Mohammad Mossadegh.
  • Il évoque la révolution iranienne de 1979 et la guerre Iran-Irak.
  • Selon lui, ces événements permettent de mieux comprendre la guerre de 2026.
  • Cette tribune propose une lecture historique et géopolitique du conflit.

La guerre contre l’Iran peine à se terminer. Pour en comprendre les ressorts, il faut aussi en connaître l’histoire lointaine, en particulier les ingérences occidentales. C’était bien avant les bombardements des États-Unis et d’Israël en mars 2026. Les conflits avec l’Iran ont en réalité commencé il y a plus de 70 ans. Les rivalités sont donc bien plus profondes et anciennes que les seuls enjeux nucléaires, balistiques ou démocratiques avancés comme objectifs officiels de la guerre.

Les premières ingérences occidentales en Iran

Les pressions, les agressions et les formes de domination occidentales sur l’Iran remontent à la période coloniale. À partir du XIXe siècle, l’Iran devient un terrain de rivalité entre l’Empire russe et l’Empire britannique. Le pays reste indépendant, mais sa souveraineté est fortement limitée.

Ce pays n’a jamais été colonisé au sens classique. Aucune puissance étrangère ne l’a administré directement, comme ce fut le cas en Inde, en Algérie ou dans de nombreux pays africains. Cependant, l’Iran a subi de fortes ingérences et des formes de domination étrangère, notamment économiques, militaires et politiques, en particulier de la part des Britanniques.

En 1906, l’Iran adopte sa première Constitution, devenant alors une monarchie constitutionnelle. En 1951, durant le règne du Shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi, celui-ci conservait une influence importante sur son pays. Les ingérences étrangères, notamment britanniques et américaines, continuaient toutefois de peser fortement sur la vie politique. Cette année-là, son Premier ministre, Mossadegh, nationalise l’Anglo-Iranian Oil Company. Cette décision provoque une grave crise économique. En réaction, les Britanniques et les puissances occidentales lancent un blocus économique contre l’Iran.

Le coup d’État contre Mossadegh en 1953

Cependant, en août 1953, après une tentative de renvoi par le Shah, Mossadegh reste au pouvoir, forçant le Shah à fuir à Rome. Les États-Unis décident d’intervenir secrètement, par crainte que l’instabilité de l’Iran ne profite à l’URSS dans le contexte de la Guerre froide. En effet, il existe toujours une concurrence entre les grandes puissances pour maîtriser les plus « petites » nations.

La CIA, associée aux services britanniques (MI6), monte l’opération TP-AJAX. Ils soudoient des manifestants, des militaires, des journalistes ainsi que des membres des services secrets iraniens, provoquant la chute de Mossadegh le 19 août 1953. Le Shah est ramené d’exil et réinstallé sur le trône avec un pouvoir désormais absolu.

Selon l’auteur, les États-Unis et Israël recourent de nouveau à cette stratégie avant le déclenchement de la guerre de 2026, mais le gouvernement iranien tue des milliers de manifestants et d’agents soudoyés par l’étranger.

La révolution iranienne de 1979

En 1979, vingt-six ans après 1953, le contexte a radicalement changé. Mossadegh est mort depuis longtemps, en 1967. La monarchie du Shah d’Iran, soutenue par les États-Unis et plusieurs puissances occidentales, est renversée au profit d’un régime théocratique dirigé par l’ayatollah Khomeini.

Selon l’auteur, en 1979, Khomeini bénéficie du soutien des États-Unis et de la France. Cette dernière l’accueille sur son territoire, juste avant la révolution islamique. Ils le placent pendant trois mois sous les projecteurs des médias internationaux pour préparer son arrivée en Iran.

Auparavant, les politiques modernisatrices du Shah avaient accentué les inégalités entre une élite fortement occidentalisée et une population plus attachée aux valeurs religieuses traditionnelles, ce qui a nourri le discours de Khomeini. Bien que proche de Washington, le Shah cherchait progressivement à diversifier ses alliances, en se rapprochant de l’Union soviétique puis de la Chine afin de gagner en autonomie économique et diplomatique.

Face à l’ampleur des manifestations et aux critiques sur les droits de l’homme en Iran, le président Jimmy Carter cesse de soutenir inconditionnellement le Shah. En janvier 1979, les dirigeants occidentaux (États-Unis, France, Grande-Bretagne et Allemagne) concluent que le Shah n’est plus en mesure de maintenir l’ordre et qu’il doit partir pour éviter une guerre civile. Les États-Unis conseillent aux généraux iraniens de ne pas tenter de coup d’État militaire pour sauver le trône, facilitant ainsi la transition vers la révolution.

Le traumatisme du renversement de Mossadegh en 1953 par la CIA, puis du renversement du Shah en 1979 soutenu par les États-Unis et de la tentative de faire tomber le gouvernement par des bombardements menés avec Israël en 2026 sont, selon l’auteur, quelques-unes des raisons fondamentales de la méfiance profonde de l’Iran envers les États-Unis.

Pourquoi l’Occident a soutenu Saddam Hussein

Durant la guerre Iran-Irak (1980-1988), les alliances se sont transformées. L’Irak de Saddam Hussein a été soutenu par une large coalition comprenant les États-Unis, qui fournissaient renseignements, financements et équipements (dont, selon l’auteur, des armes chimiques). Les monarchies du Golfe (Arabie saoudite, Koweït et Émirats arabes unis) ont apporté une aide financière massive. Les pays occidentaux (France, Royaume-Uni et URSS) ainsi que l’Égypte vendaient des armes et du matériel. Tandis que son adversaire, l’Iran, était largement isolé, recevant un soutien limité de pays comme la Syrie, la Libye et la Corée du Nord.

Mais quelques années plus tard, en 1991, les États-Unis, à la tête d’une coalition, attaquent l’Irak qu’ils avaient auparavant soutenu. Les alliances géopolitiques s’opèrent donc plus souvent autour d’intérêts économiques et militaires qui nécessitent des alliances davantage tactiques qu’idéologiques.

La guerre contre l’Iran de 2026 trouve une partie de son origine dans la guerre Iran-Irak de 1980. Cette dernière s’inscrit dans l’histoire des nombreux différends frontaliers qui ont opposé les deux nations. Elle trouve également son origine dans les craintes générées par la révolution iranienne de 1979, qui a porté l’ayatollah Khomeini au pouvoir. Le régime sunnite irakien de Saddam Hussein redoutait que cet événement n’encourage les volontés révolutionnaires de la majorité chiite, longtemps réprimée en Irak. La guerre répondait aussi à la volonté de l’Irak de supplanter l’Iran comme puissance dominante dans le golfe Persique.

Le 20 septembre 1980, espérant tirer parti de l’instabilité politique qui règne en Iran après la révolution, l’Irak lance une attaque sans déclaration officielle de guerre, en bombardant des bases aériennes iraniennes, puis en pénétrant sur le sol iranien deux jours plus tard. Malgré l’effet de surprise, l’invasion irakienne n’atteint pas ses objectifs.

Les interventions américaines dans le golfe Persique

L’Opération Earnest Will (1987-1988) est une intervention militaire majeure des États-Unis dans le cadre de la guerre Iran-Irak, directement liée à l’instrumentalisation occidentale de l’Irak.

À l’origine, le Koweït, qui soutenait financièrement l’Irak, était la cible d’attaques iraniennes contre ses navires pétroliers. En protégeant les pétroliers koweïtiens qui ravitaillaient l’Irak, les États-Unis ont de fait soutenu l’effort de guerre irakien, tout en maintenant officiellement une position de « neutralité ».

Les pétroliers koweïtiens ont été réimmatriculés sous pavillon américain afin de justifier cette intervention. Les tensions culminent avec l’attaque du SS Bridgeton, premier pétrolier escorté, touché par une mine iranienne en juillet 1987. Cet épisode montre la vulnérabilité des forces américaines.

En réponse, les États-Unis lancent l’opération Praying Mantis en avril 1988, qui se traduit par la destruction de plates-formes pétrolières et de navires iraniens. Quelques mois plus tard, en juillet 1988, un avion civil d’Iran Air est abattu par l’USS Vincennes, faisant 290 victimes (1).

On nous parle régulièrement du terrorisme islamique ou du terrorisme libyen, notamment de l’attentat contre le DC-10 de l’ancienne compagnie française UTA, en septembre 1989, qui fit 170 morts, dont 54 Français. En revanche, les médias parlent très rarement, selon l’auteur, du terrorisme américain. Pour eux, officiellement, il s’agit toujours d’une erreur technique ou d’un dégât collatéral.

Toujours est-il que ces attaques de 1988 ont brisé les capacités navales iraniennes et contribué à contraindre Téhéran à accepter le cessez-le-feu.

Il est fort étonnant que les États-Unis n’aient pas tiré les leçons de ce blocage du détroit d’Ormuz pour la guerre de 2026. Il existe donc, selon l’auteur, d’autres raisons, parmi lesquelles les pressions du Mossad sur les affaires impliquant le président américain Donald Trump, l’accroissement des profits des compagnies pétrolières américaines, l’affaiblissement économique de la Chine, dépendante notamment du pétrole iranien, ainsi que d’autres facteurs.

Les prises d’otages françaises et le dossier Eurodif

Les prises d’otages de citoyens français, comme les journalistes Jean-Paul Kauffmann et Michel Seurat ou plusieurs diplomates, au Liban entre 1985 et 1988, ont été perpétrées par des groupes tels que le Hezbollah, qui travaillaient, selon l’auteur, pour les intérêts de l’Iran.

La cause directe et principale était la politique étrangère française pendant la guerre Iran-Irak. La France était alors le principal fournisseur occidental d’armes de Saddam Hussein, notamment avec les avions Mirage et les missiles Exocet. Téhéran perçoit alors cette politique comme une hostilité directe.

De plus, dans les années 1970, avant la révolution iranienne, la France avait signé un accord pour construire plusieurs centrales nucléaires en Iran et fournir cette technologie via le consortium Eurodif. Depuis 1979, l’Iran réclamait à la France le remboursement d’une dette d’un milliard de dollars liée à ce contrat nucléaire, annulé après la révolution islamique. La France refusait alors ce remboursement.

C’est pourquoi, selon l’auteur, les groupes pro-iraniens, comme le Hezbollah, ont utilisé les otages comme monnaie d’échange afin de faire pression sur la France pour qu’elle cesse son soutien à l’Irak, obtienne le remboursement de la dette Eurodif et fasse libérer des militants pro-iraniens emprisonnés en France, comme Anis Naccache.

La crise des otages prend fin après un accord secret conclu en 1988, qui conduit à la libération des derniers captifs, coïncidant avec le règlement du dossier Eurodif et plusieurs libérations de prisonniers.

Une lecture historique de la guerre de 2026

À ces prises d’otages se sont ajoutés des attentats islamistes en France. Le Hezbollah et l’Iran mène la première vague (1980-1986), causant 16 morts. Ces attaques visaient souvent des intérêts français au Liban et en Iran, ou des symboles de la présence étrangère dans la région, mais elles ont parfois eu des répercussions en France ou visé des cibles françaises (2).

Le conflit Iran-Irak s’est achevé en 1988 par un cessez-le-feu rétablissant les frontières de 1975, sans vainqueur clairement identifié. Mais l’Iran, isolé et sous-équipé, a dû accepter cette issue après avoir subi des pertes humaines considérables.

Lorsqu’on revisite, même succinctement, le dernier siècle d’ingérences et de domination occidentales en Iran et, plus largement, au Moyen-Orient, on comprend donc mieux, selon l’auteur, les causes et les responsabilités qu’il attribue à la guerre en Iran de 2026.

Sources

  1. Le Point, « Iran Air 655 : en 1988, quand un croiseur américain abattait un Airbus », 5 août 2025.
  2. La guerre Iran-Irak : Première guerre du Golfe 1980-1988, Pierre Razoux, Perrin, 2017.

Vos questions sur les origines de la guerre en Iran en 2026

Qui est Thierry Brugvin ?

Thierry Brugvin est sociologue à l’université UMLP en Franche-Comté. Dans cette tribune, il analyse les origines historiques de la guerre en Iran de 2026.

Quelle thèse défend Thierry Brugvin ?

Thierry Brugvin soutient que la guerre en Iran de 2026 ne peut se comprendre sans revenir sur plusieurs décennies de rivalités, d’ingérences étrangères et de conflits régionaux.

Pourquoi Thierry Brugvin revient-il sur le coup d’État de 1953 ?

Thierry Brugvin considère que le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953 constitue un tournant majeur pour comprendre les relations entre l’Iran et les puissances occidentales ainsi que les tensions qui perdurent aujourd’hui.

Pourquoi cette tribune revient-elle sur la guerre Iran-Irak ?

Selon l’auteur, ce conflit a profondément remodelé les équilibres régionaux et éclaire certaines dynamiques géopolitiques toujours à l’œuvre au Moyen-Orient.

 

La rédaction