De Leila Alaoui à Photo Tanger, la relève est là

 De Leila Alaoui à Photo Tanger, la relève est là

Photographies de la série « Made in India » de Leila Alaoui, présentées dans le cadre de l’exposition « Les 20 ans des Moulins », Galleria Continua, Les Moulins. Photo : © Hafid Lhachmi / ADAGP Paris, 2026-18.

Longtemps portée par quelques pionniers, la photographie marocaine connaît aujourd’hui un nouvel élan. Soutenue par un écosystème en construction, une jeune génération s’impose progressivement sur la scène internationale.

 

Des mains marquées par le labeur et des visages d’une poignante dignité. Ceux d’ouvrières du textile en Inde photographiées par Leila Alaoui. Dix ans après la disparition tragique de l’artiste franco-marocaine, décédée suite à l’attentat de Ouagadougou en 2016, son regard continue de traverser les frontières et les générations.

Portrait de la photographe franco-marocaine Leila Alaoui prise à Marrakech en 2011. Elle pose face à l’objectif lors d’une photo d’archive diffusée en 2016.
La photographe franco-marocaine Leïla Alaoui à Marrakech, sur une photo d’archive prise fin 2011 et diffusée en 2016. Elle est décédée après avoir été blessée lors de l’attaque jihadiste de Ouagadougou, au Burkina Faso. (Photo : STRINGER / HANDOUT / AFP)

 

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Pour cette série réalisée en 2014, elle reprend le dispositif qui a fait la force de son projet emblématique Les Marocains. Un fond noir, une lumière frontale et toute l’attention portée à celles et ceux qui restent habituellement hors champ. Dans une usine de confection du côté de Madras, elle réalise le portrait de 300 ouvrières. Son but : révéler les personnes derrière l’étiquette « Made in India » cousue sur nos vêtements. Une fois de plus, elle démontre sa capacité à restituer l’humanité de celles et ceux que la mondialisation rend invisibles.

Cet été, ces photographies dialoguent avec les œuvres d’Anish Kapoor, de Kader Attia, d’Ai Weiwei ou encore d’Etel Adnan dans l’exposition anniversaire des Moulins de la Galerie Continua. Visible jusqu’au 20 décembre 2026, celle-ci réunit plus de cinquante artistes dans cet ancien site industriel transformé il y a vingt ans en espace consacré à l’art contemporain à Boissy-le-Châtel, en Seine-et-Marne, à une heure de Paris.

Vue de l’exposition « Made in India » de Leila Alaoui à la Galleria Continua, Paris, 2024.
Vues de l’exposition « Made in India » de Leila Alaoui, Galleria Continua, Paris, 2024. Photo : © Hafid Lhachmi / Galleria Continua.

La présence de Leila Alaoui dans cette exposition n’a rien d’anecdotique. Elle témoigne de la place qu’occupe désormais son œuvre dans l’histoire de la photographie contemporaine et même au-delà, puisqu’un film consacré à son parcours est en préparation. Son travail rappelle aussi que la photographie contribue à représenter des catégories en marge des récits dominants.

Au moment où ses œuvres sont montrées aux Moulins de la Galerie Continua, la photographie marocaine semble entrer dans une nouvelle phase de son histoire. Longtemps portée par quelques figures pionnières et des initiatives dispersées, elle bénéficie aujourd’hui d’un essor inédit. L’émergence de festivals et de nouveaux espaces de diffusion accompagne l’affirmation d’une génération qui s’impose progressivement au-delà des frontières du royaume.

Photographies de la série « Made in India » de Leila Alaoui exposées à la Galleria Continua, Les Moulins.

En atteste la première édition du festival Photo Tanger, où une partie de la série Made in India est d’ailleurs présentée. Alors que la photographie célèbre le bicentenaire de son invention — deux siècles d’innovations artistiques, techniques et culturelles — le Maroc voit ainsi se développer un nouvel espace. Entre figures historiques et jeunes talents, la programmation met en lumière un dialogue fécond entre plusieurs générations. Des figures établies comme Daoud Aoulad Syad, qui poursuit son exploration sensible de la culture populaire marocaine, ou Hicham Benohoud, dont l’univers mêle surréalisme et regard critique, côtoient de jeunes talents qui renouvellent les écritures photographiques.

Mustapha Azeroual repousse les frontières du médium par ses recherches expérimentales, tandis que Yoriyas (Yassine Alaoui Ismaili) inscrit la photographie de rue dans l’énergie des cultures urbaines contemporaines. D’autres artistes, comme Seif Kousmate, interrogent les fragilités environnementales et les mutations des territoires, tandis que Fatima Zohra Serri explore, à travers l’autoportrait et l’espace domestique, de nouvelles représentations de l’intime et de la féminité.

Vue d’exposition de Sillage de Mustapha Azeroual à l’Espace de l’Art Concret, montrant une installation photographique contemporaine dans un centre d’art à Mouans-Sartoux, le 10 mars 2025.
Vue de l’exposition Sillage de Mustapha Azeroual, Espace de l’Art Concret, centre d’art contemporain, Mouans-Sartoux, 10 mars 2025.

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Autant de photographes qui bénéficient désormais d’un environnement plus propice. Nombreux d’entre eux ont été représentés par la Galerie 127, pionnière de la photographie au Maroc, qui a pendant près de vingt ans contribué à faire émerger des talents. Présente exclusivement en ligne depuis 2024, elle poursuit ce travail de découverte et de diffusion.

« Le renouveau de la photographie marocaine doit aussi beaucoup à la diaspora. Formés dans des écoles internationales ou immergés dans d’autres scènes artistiques, ces photographes apportent de nouvelles pratiques tout en conservant des liens étroits avec le Maroc », souligne Brahim Alaoui, directeur artistique de Photo Tanger.

Cette circulation des regards, qui contribue à enrichir et à diversifier les approches esthétiques, s’incarne dans l’expo qui se tient à la Villa Harris à Tanger jusqu’au 31 août. Intitulée « Regards des photographes marocains du monde : exister entre les certitudes du monde », elle donne notamment à voir le travail de Yasmine Hatimi, Zakaria Wakrim ou Aassmaa Akhannouch.

Pour Brahim Alaoui, ce médium connaît un tournant : « La photographie marocaine a longtemps souffert d’un manque de reconnaissance institutionnelle. Nous assistons aujourd’hui à la mise en place d’institutions dédiées, à la formation de photographes et à la création d’espaces de diffusion adaptés. »

L’ouverture de nouveaux lieux d’exposition, comme le musée de la photographie à Casablanca prévue le 23 juin, six ans après celui de Rabat, participe à la structuration d’un véritable écosystème. Une évolution qui prolonge, d’une certaine manière, l’intuition de Leila Alaoui : faire de l’image un outil de visibilité pour celles et ceux dont on détourne le regard.

 

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Fadwa Miadi