Audrey Millet : « Mon livre a disparu des Relay dès que le nom de Bernard Arnault a été connu »

Les magasins Relay ont retiré des rayons Bernard Arnault, son univers impitoyable, l’ouvrage de l’historienne Audrey Millet, quelques jours après sa parution.
L’historienne Audrey Millet publie la première biographie critique du patron de LVMH depuis plus de vingt ans. À peine quelques jours après sa parution, l’ouvrage Bernard Arnault, son univers impitoyable, signé par Audrey Millet et publié aux éditions La Tribu, a été retiré des rayons des magasins Relay du groupe Bolloré.
Une décision qui a braqué les projecteurs sur cette première biographie critique du patron de LVMH, publiée en France depuis plus de vingt ans. Pendant un an et demi, l’historienne Audrey Millet a épluché près de 10 000 documents d’archives pour retracer l’ascension de l’homme le plus riche de France.
Rencontre avec une autrice dont l’enquête raconte autant Bernard Arnault que les rapports entre argent, médias et pouvoir.
LCA : Pourquoi écrire aujourd’hui une biographie de Bernard Arnault ?
Audrey Millet : Parce qu’il n’en existait pratiquement plus. Depuis vingt et un ans, aucune véritable biographie indépendante n’avait été publiée en France. La seule référence restait un livre que Bernard Arnault avait lui-même publié en 2000.
En tant qu’historienne de l’économie, de la mode et des élites économiques, je trouvais étonnant qu’un personnage aussi puissant n’ait jamais fait l’objet d’une enquête approfondie. On parle tout de même de l’homme qui a bâti le premier groupe mondial du luxe et dont l’influence dépasse largement le monde des affaires.
Comment avez-vous appris que votre livre avait disparu des magasins Relay ?
Après sa publication. Ce qui est frappant, c’est que Relay avait initialement commandé plusieurs centaines d’exemplaires du livre, présenté sous X comme cela se fait parfois dans l’édition. Puis la commande a été annulée. Mon livre a disparu des Relay dès que le nom de Bernard Arnault a été connu.
Ce n’est pas un détail. Les Relay sont présents dans des centaines de gares et d’aéroports. Lorsqu’un livre disparaît de ce réseau, il perd immédiatement une partie de sa visibilité. C’est d’autant plus étonnant qu’on y trouve sans difficulté les ouvrages d’Éric Zemmour, Jordan Bardella ou Philippe de Villiers.
Dans votre livre, vous décrivez un pouvoir qui dépasse largement le luxe.
C’est l’un des fils rouges de l’enquête. LVMH n’est pas seulement un groupe de luxe : c’est aussi un acteur de l’information. Bernard Arnault possède des médias influents et entretient des liens étroits avec Vincent Bolloré. Cette proximité compte, car les médias de Bolloré ont contribué à la progression des idées d’extrême droite dans le débat public.
On ne peut donc pas comprendre le pouvoir de Bernard Arnault sans prendre en compte son influence médiatique et son rôle dans les rapports de force économiques, politiques et médiatiques actuels.
Votre enquête a-t-elle suscité des pressions avant sa publication ?
Audrey Millet : Oui, très clairement. Nous avons travaillé avec énormément de précautions. Cinquante questions ont été adressées à l’entourage de Bernard Arnault. Le manuscrit a été relu avec un avocat et nous avons laissé plusieurs semaines pour répondre.
Selon les informations qui nous sont revenues, Antoine Arnault aurait contacté plusieurs personnes, y compris dans l’entourage de François Pinault et de mon éditeur, afin de tenter de bloquer ou de discréditer le projet. Une idée revenait constamment : ce livre serait une commande de la famille Pinault destinée à nuire à Bernard Arnault. C’est totalement faux.
Le livre a d’ailleurs été conservé sous haute confidentialité jusqu’à sa sortie, présenté sous X et stocké dans un entrepôt sécurisé afin d’éviter toute fuite.
Qu’avez-vous découvert derrière la légende du self-made-man ?
D’abord que cette histoire est beaucoup plus complexe que le récit officiel. Bernard Arnault naît dans une famille très aisée de Roubaix. Son père dirige une entreprise de BTP. Il bénéficie d’un environnement extrêmement favorable.
J’ai aussi retrouvé des archives peu connues sur son passage à Polytechnique. Lors de sa formation militaire, l’armée considère qu’il est peu apte au commandement. Une note conclut même qu’il est « inapte » à exercer des responsabilités.
Ce qui est intéressant, c’est que ce qui était alors considéré comme une faiblesse deviendra, quelques décennies plus tard, une qualité dans le vocabulaire du management moderne.
L’autre moment clé reste évidemment le rachat de Boussac en 1984. C’est là que tout commence réellement. Il récupère Dior et pose les bases de son empire, avec le soutien de l’État français qui finance légalement une partie de l’opération.
Derrière le récit entrepreneurial, il y a aussi une histoire de subventions publiques, de restructurations et de licenciements massifs.
Craignez-vous la suite ?
Sur le plan judiciaire, non. Le livre repose sur un an et demi de travail, près de 10 000 documents consultés et plus de cent pages de notes. Tout est sourcé et vérifié.
Cette affaire montre à quel point il est devenu difficile de publier des enquêtes indépendantes sur les grandes fortunes françaises. Et c’est précisément pour cela qu’il faut continuer à le faire.
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