Tribune – Tunisie. La société civile, entre torpeur et éclat

Des manifestants défilent à Tunis le 25 juillet 2026, jour du 69e anniversaire de la République tunisienne et cinq ans jour pour jour après la suspension du Parlement et l’instauration des mesures d’exception par le président Kaïs Saïed. © Fethi Belaid / AFP
La société civile tunisienne oscille depuis 2021 entre un abandon relatif et des coups d’éclat, confirmant en tout cas son statut historique depuis l’indépendance.
En bref
- La société civile tunisienne s’est mobilisée le 25 juillet 2026 à Tunis, à l’occasion du 69e anniversaire de la République et cinq ans après les mesures d’exception prises par Kaïs Saïed.
- Plusieurs courants politiques, associatifs et syndicaux ont participé à cette manifestation contre la concentration des pouvoirs et la situation du pays.
- Les revendications portaient sur les libertés publiques, mais aussi sur les difficultés économiques et sociales.
- Depuis 2021, les organisations de la société civile évoluent dans un contexte marqué par les poursuites judiciaires contre des opposants, des militants et des professionnels de l’information.
- La mobilisation du 25 juillet 2026 illustre la persistance d’un espace de contestation dans la vie publique tunisienne.
Nul ne peut nier le rôle important et effectif que joue traditionnellement la société civile tunisienne depuis l’ère bourguibienne, en dépit des verrouillages politiques ici et là. Un rôle même de premier plan après la révolution. Mais, depuis 2021, il y a quelque chose d’insaisissable dans le rythme de cette société civile. Des mois durant, elle semble absente, comme déçue par l’ampleur de la concentration des pouvoirs opérée par Saïed. Puis, d’un coup, elle se redresse, occupe la rue, reprend les slogans de 2011 et donne le sentiment que rien n’est jamais perdu. Le 25 juillet 2026 en offre une nouvelle illustration.
Lors de la commémoration de la 69e année de la République, abolissant la monarchie et le pouvoir d’un seul, et cinq ans jour pour jour après les mesures d’exception du président Saïed, plusieurs milliers de personnes ont défilé au centre de Tunis, tandis qu’à quelques centaines de mètres, des partisans du chef de l’État, en petit nombre, célébraient l’anniversaire de son coup de force. Deux Tunisie qui se tournent le dos, deux définitions de la République, le même jour.
> A lire aussi : Tribune | Le droit, seul garant de la protection et de l’unité du peuple
Torpeur n’est pas résignation
Il serait bien sûr facile de considérer les quelques périodes de silence de la société civile tunisienne, n’excluant pas, il est vrai, des phases épisodiques de militantisme associatif et politique, comme un renoncement pur et simple. L’explication est trop commode. Il s’agit plutôt d’une prudence tactique, dictée par un rapport de force devenu défavorable : judiciarisation systématique de la contestation, poursuites visant avocats, journalistes et militants, discours présidentiel assimilant l’opposition à la trahison. Dans un tel climat, la retenue n’est pas nécessairement de l’apathie ; elle peut être un calcul de survie. Les organisations qui avaient porté la transition démocratique, comme les syndicats, les partis, les associations, les ordres professionnels, n’ont pas disparu, loin s’en faut. Elles ont seulement appris à doser leurs revendications au goût du jour.
Mais il faut aussi rappeler la réalité de la fatigue. Cinq années de crise économique continue, de pénuries d’eau et d’électricité, d’inflation et de chômage ont épuisé une part de l’énergie militante qui, en 2011, se nourrissait de l’espoir d’un changement rapide. La lassitude n’est pas seulement politique, elle est matérielle. On manifeste moins facilement quand la priorité du jour est de trouver de l’eau courante ou de faire face à la hausse des prix.
> A lire aussi : Tribune. Tunisie : le Parlement retrouve-t-il un véritable rôle ?
L’éclat du 25 juillet
La rue n’a pas disparu pour autant. Réminiscence, sans doute, du 14 janvier et de la transition démocratique. Le rassemblement du 25 juillet, organisé sous le mot d’ordre « ça suffit le gâchis ! », a réuni des figures très diverses, des jeunes, syndicalistes, associatifs, avocats, universitaires, islamistes, militants de gauche, destouriens. Ils refusent tous la solitude et la confiscation du pouvoir. Les slogans scandés, contre les pénuries comme contre les emprisonnements, montrent que la critique du saïedisme s’articule aujourd’hui sur deux registres à la fois : celui des libertés publiques et celui du quotidien matériel (eau, électricité, pouvoir d’achat). Contestation politique et grogne sociale se rejoignent, alors qu’elles avaient longtemps plutôt suivi des directions séparées.
Le fait aussi que ce rassemblement se soit tenu sans incident majeur, sous le regard des forces de l’ordre, dans une ville, Tunis, où les commerces sont restés ouverts, exprime sans doute la normalisation d’un certain rituel de contestation en Tunisie. La rue continue d’exister, même sous surveillance étroite, comme un espace où l’on peut encore dire non.
Mieux encore, l’éclat de la société civile du 25 juillet a été double, en Tunisie et à l’extérieur. Agacé par la contestation de son « petit frère », le président algérien Tebboune a de nouveau, deux jours après la manifestation, pris la parole au nom de la Tunisie, avertissant que le terrorisme introduit aux frontières de la Tunisie sera brisé, en empruntant un langage tribal. Nul n’ignore que le régime militaire algérien ne voudrait pas d’une deuxième révolution démocratique à ses frontières, qui puisse secouer l’immobilisme général de son régime et crée un nouveau Hirak, surtout que l’Algérie est de plus en plus contestée et isolée sur la scène internationale. De même, le président Al-Sissi a eu un appel avec le président Saïed pour rappeler la solidarité « fraternelle » arabe et la sécurité commune. Belle coïncidence. Tout ça contre une manifestation de la société civile, mais qui a unifié pour la première fois toutes les franges politiques de la société.
Peut-être que l’alternance entre torpeur et éclat n’est pas une anomalie, mais une caractéristique du rapport que la société civile tunisienne entretient avec un pouvoir personnel qui n’a pas réussi, ou pas cherché, à éteindre totalement l’espace public. On a eu l’occasion de parler de « démocrature », et c’est le cas. Contrairement à d’autres configurations autoritaires du monde arabe, la Tunisie n’a pas verrouillé totalement la rue, elle l’a rendue coûteuse, incertaine, mais pas impossible. C’est dans cet interstice que se loge aujourd’hui la société civile. Ni écrasée ni libre, condamnée à choisir ses moments d’éclat.
Reste à savoir si une contestation qui ne s’exprime que par intermittence, aussi symboliquement forte soit-elle, a la capacité d’infléchir durablement un pouvoir qui, lui, gouverne dans la continuité.
> A lire aussi : Point de vue. La Tunisie d’un jour et la Tunisie de toujours
Vos questions sur la société civile tunisienne et la mobilisation du 25 juillet 2026
Pourquoi des Tunisiens ont-ils manifesté le 25 juillet 2026 ?
Des manifestants se sont rassemblés à Tunis pour dénoncer la concentration des pouvoirs depuis les mesures d’exception de 2021 et exprimer des revendications liées aux libertés publiques et aux conditions de vie.
Que s’est-il passé le 25 juillet 2021 en Tunisie ?
Le président Kaïs Saïed a suspendu les travaux du Parlement et annoncé des mesures d’exception, marquant un tournant majeur dans le fonctionnement politique du pays.
Quels acteurs composent la société civile tunisienne ?
Elle regroupe notamment des associations, des syndicats, des avocats, des universitaires, des militants politiques et différentes organisations professionnelles.
Quelles sont les principales revendications des manifestants ?
Elles concernent notamment la défense des libertés publiques, l’État de droit, ainsi que des préoccupations sociales comme le pouvoir d’achat et les services publics.
Pourquoi le 25 juillet est-il une date symbolique en Tunisie ?
Le 25 juillet correspond à la proclamation de la République tunisienne en 1957 et est également devenu une date marquée par les mesures d’exception annoncées par Kaïs Saïed en 2021.
