Point de vue – Tunisie. Inflation, laxisme économique et crise politique

 Point de vue – Tunisie. Inflation, laxisme économique et crise politique

Étal de légumes dans un marché de Tunis. La hausse durable des prix alimentaires pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et alimente les inquiétudes économiques. © FETHI BELAID / AFP

L’inflation durablement excessive et la crise économique tunisienne mettent en évidence les limites d’un État qui oscille entre interventionnisme tatillon et inefficace et incapacité régulatrice. D’où les effets psychologiques, sociaux et politiques cumulés.

 

Il y a des moments dans l’histoire d’un pays où l’économie cesse d’être une affaire de chiffres pour devenir une expérience sociale et politique vécue quotidiennement par les citoyens. La Tunisie traverse aujourd’hui l’un de ces moments. L’inflation vertigineuse, la hausse continue des prix, la dégradation du pouvoir d’achat et l’impression, pour la population, d’un laisser-aller économique ne ressemblent pas à une crise économique conjoncturelle. Cela n’a pas peu transformé le rapport des Tunisiens à l’État, à la démocratie, à la confiance publique et à l’idée même de citoyenneté. Il faut savoir qu’historiquement, l’hyperinflation allemande des années 1920 a contribué à la perte de légitimité de la République de Weimar et a ouvert une ère de radicalisme politique tragique. Dans plusieurs pays d’Amérique latine, les crises inflationnistes ont favorisé des formes d’« autoritarisme technocratique » ou des populismes de salut national (Guillermo O’Donnell). Les citoyens ne croient plus en rien dans ces cas ; ils se jettent dans les bras du premier venu.

 

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C’est dire que dans de tels cas, l’inflation s’identifie de moins en moins à une donnée statistique. Les citoyens en tirent un enseignement négatif. Elle leur montre que leur travail d’aujourd’hui vaut moins que dans le passé, que leur avenir est sombre et que leur effort même ne garantit plus la richesse collective ni la stabilité sociale. Lorsque le salaire, celui des fonctions subalternes comme celui de la classe moyenne supérieure, ne garantit plus une vie digne, même la politique perd en crédibilité. Mécontentement social et cynisme politique des citoyens finissent par marcher ensemble.

En Tunisie, la gravité du phénomène réside dans son caractère durable. Une inflation éphémère a peu d’effets psychologiques, alors qu’une inflation durable détruit la confiance publique. On voit s’établir un sentiment général d’insécurité économique permanente. D’où la vulnérabilité politique.

 

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Depuis la révolution de 2011, des parties importantes de la population n’ont pas cessé de constater que l’économie fonctionne sans direction claire, comme sans réformes fondamentales. Les pénuries sont périodiques, les circuits de distribution restent désorganisés, on observe des hésitations incompréhensibles dans la conduite des politiques publiques (est-ce un problème de compétence ?) et une absence manifeste de vision économique, surtout que les économistes les plus compétents du pays ne sont ni consultés ni associés. Or, une des exigences essentielles du politique, et de la légitimité, réside dans la capacité de l’État à garantir les ressources économiques vitales des populations et un minimum d’ordre économique.

Or, lorsque les classes moyennes, qui sont, d’après Aristote, le socle de la stabilité politique et de la modération civique, commencent à réduire leurs habitudes alimentaires, à abandonner certains soins médicaux ou à renoncer à des projets éducatifs pour leurs enfants, on peut dire que la société entre dans une phase de désarroi moral. Une classe moyenne fragilisée devient soit apathique, soit socialement explosive. Et lorsque les citoyens ont le sentiment que le système officiel ne garantit plus l’équité, ils cherchent des mécanismes parallèles de survie (marché noir, fuite fiscale, recherche de protections particulières, émigration, etc.). Ce qui fragilise la culture civique et le sens de l’intérêt général.

 

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D’ailleurs, les Tunisiens ont appris à ne plus juger leur président à ses discours ou à ses intentions, mais à l’aune de leurs expériences quotidiennes des marchés, des prix et des pénuries, surtout lorsque l’écart entre le discours politique et la réalité vécue est interminable. La question qui se pose alors est de savoir jusqu’à quel point une société peut-elle supporter une détérioration continue de ses conditions économiques et matérielles sans que ne se fissure le pacte politique ? L’élection n’est pas tout ; il y a aussi la conviction légitime de la population que l’avenir peut être meilleur que le présent. Ce qui est loin d’être le cas actuellement. Sans horizon économique rassurant, aucune stabilité politique durable n’est possible et, sans confiance civique, aucune réforme sérieuse n’a de chances de réussir. C’est quasiment le cercle carré. C’est dire que l’urgence économique en Tunisie se double d’une urgence politique. Car l’insécurité économique a toujours menacé ou détérioré la liberté politique. C’est d’ailleurs l’une des grandes leçons du XXe siècle. Thomas Hobbes rappelait déjà au XVIIe siècle que l’une des fonctions fondamentales du pouvoir politique consiste à protéger les individus contre l’insécurité généralisée. Dans les sociétés contemporaines, cette sécurité est aussi d’ordre économique. Sinon, le pouvoir, pourquoi faire ?

 

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Hatem M'rad