Point de vue – Tunisie. Le racisme, signe d’un malaise social

La présence de migrants subsahariens en Tunisie alimente un débat qui dépasse la seule question migratoire et interroge l’état de la société. © FETHI BELAID / AFP
Le racisme traverse une partie de la société tunisienne, inquiète de la présence dans le pays de migrants subsahariens en situation irrégulière. Ce racisme est-il conscient de la nature de l’identité tunisienne ? A-t-il des chances de résoudre les grands problèmes de la société tunisienne ?
Les scènes observées ces derniers jours en Tunisie à propos des migrants subsahariens ont quelque chose de troublant, pour ne pas dire inquiétant. Des propos violents circulent sur les réseaux sociaux, des appels à l’exclusion (parfois sous une forme dramatique) sont relayés sans gêne, des généralisations abusives deviennent monnaie courante. Bien sûr, la question migratoire est complexe. Aucun État ne peut renoncer à contrôler ses frontières ou à organiser la présence des étrangers sur son sol. Mais ce qui inquiète aujourd’hui, ce n’est pas le débat sur la migration elle-même, mais la facilité avec laquelle certains discours racistes trouvent un écho auprès d’une partie de l’opinion.
Le racisme n’apparaît jamais dans un vide social. Il est rarement le produit d’une simple hostilité envers l’autre. Souvent, il est le symptôme d’une société traversée par des inquiétudes profondes, des frustrations de toutes sortes et des peurs collectives. À vrai dire, les réactions hostiles des Tunisiens envers les migrants subsahariens nous renseignent moins sur ces derniers qu’elles ne nous révèlent quelque chose de la Tunisie contemporaine.
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Nul n’ignore que le pays traverse depuis plusieurs années une période difficile. L’inflation a terriblement réduit le pouvoir d’achat des ménages. Les classes moyennes périclitent à petit feu. Les jeunes ont du mal à trouver un emploi. Les services publics se dégradent de jour en jour. Dans plusieurs régions, prévaut un sentiment d’abandon (comme avant la révolution). Face à ces difficultés, beaucoup de citoyens ont le sentiment de perdre le contrôle de leur existence.
De sorte que la recherche d’un responsable est presque inévitable. Comme les causes économiques réelles sont souvent complexes, difficiles à identifier et surtout à corriger (faible croissance, endettement public, crise de l’investissement, dysfonctionnements administratifs, instabilité des politiques publiques), l’esprit humain cherche alors des explications plus simples. L’étranger devient le coupable commode et pratique. Un véritable raccourci.
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Le mécanisme est courant dans l’histoire. Dès qu’une société traverse une période de tension, elle tend souvent à cibler une minorité comme responsable : tantôt le clan au pouvoir, tantôt les islamistes, tantôt l’élite politique, tantôt les migrants. Ce mécanisme est loin d’être spécifique à la Tunisie, ni même récent. On l’a observé dans de nombreuses sociétés et à différentes époques. Les étrangers finissent par concentrer sur leur personne toutes les inquiétudes collectives, comme les immigrés en Europe et en Occident. Ce sont eux les responsables du chômage (certains migrants clandestins travaillent clandestinement), de l’insécurité (« ils violent nos filles »), de la hausse des prix ou même de la dégradation des valeurs sociales.
Dans certains quartiers du Grand Tunis, comme Ettadhamen, Mellassine, Sidi Hassine, Ariana ou Choutrana, ou encore à Sfax, notamment à Bab El Jebli, El Amra et Jebeniana, certains prétendent aujourd’hui que les migrants subsahariens seraient la cause de l’augmentation des loyers, même si ceux-ci augmentent également dans des zones où leur présence est inexistante, et même si les véritables facteurs sont souvent liés à la spéculation immobilière, à la rareté de l’offre ou à l’inflation générale. Mais ces explications sont moins spectaculaires que la désignation d’un bouc émissaire visible : les étrangers.
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S’agissant de l’insécurité, les statistiques disponibles dans la plupart des pays montrent que le sentiment d’insécurité ne correspond pas toujours à la réalité criminelle. On le sait, la peur se nourrit de rumeurs, de vidéos isolées et de généralisations hâtives, d’autant plus que la police de proximité (et de prévention) est une institution introuvable en Tunisie.
Pire encore, la mécanique de l’exclusion d’un groupe, une fois déclenchée, ne s’arrête plus. Elle a un effet extensif. D’ailleurs, elle ne concerne plus aujourd’hui en Tunisie seulement l’étranger, mais aussi l’opposant politique, la minorité bourgeoise, les riches, les élites, les associations, etc.
Les réseaux sociaux jouent ici un rôle de plus en plus grand. Une altercation impliquant un migrant devient aussitôt la « preuve » d’un problème général. Des centaines de commentaires transforment un fait divers isolé en phénomène de société. Entre-temps, les centaines de migrants qui travaillent discrètement pour survivre, qui respectent les lois du pays d’accueil, voire qui rentrent chez eux (voir statistiques), restent invisibles. Rien n’y fait : le spectaculaire l’emporte sur le réel, comme souvent dans l’imaginaire collectif.
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On peut se poser la question : le racisme a-t-il un jour résolu un quelconque problème dans un quelconque pays ? Chasser les migrants subsahariens ne créera pas d’emplois. Humilier une minorité ne réduit pas l’inflation. C’est dire que les difficultés économiques ont de meilleures chances de rester en l’état, alors même que la société perd en cohésion sociale. Telle est l’ironie du racisme.
Le déclin de l’éducation et de la culture est tel en Tunisie que les plus craintifs perdent de vue ce fait historique : la Tunisie a toujours été une terre de rencontres, d’échanges et de brassages en Méditerranée. Phéniciens, Romains, Arabes, Andalous, Ottomans, Européens et Africains ont tous contribué à façonner la personnalité tunisienne. La société tunisienne elle-même est le produit de multiples influences.
Les migrants subsahariens constituent aujourd’hui un test moral pour la Tunisie. Il permet aux citoyens de s’interroger sur la politique migratoire à adopter, comme sur le devenir de la société. Le racisme n’est pas l’indice d’une société forte et confiante en son avenir. Il est plutôt l’expression d’une société inquiète, qui doute et qui cherche des solutions de facilité. Pourtant, il est temps que la société tunisienne se regarde elle-même dans un miroir.
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